|
Soro Bakary
Le drame rituel africain
Introduction :
quest-ce que le drame rituel?
Pour donner un sens à leur
vie et dompter larbitraire et labsurdité
dune existence qui ne leur paraissait
pas toujours rationnelle, les premiers Africains
eurent le besoin de recourir à des mythes
en se créant des divinités à qui ils rendaient
un culte saisonnier. Les rites dimitation
propitiatoire nés des gestes accomplis par
lofficiant, parfois assistés et aidés
dans sa tâche par des fidèles, pour invoquer,
implorer ou contraindre le Dieu de leur
compréhension, finirent par engendrer dans
le secret de leur vécu quotidien, les prémisses
dune religion adaptée aux défis de
leur milieu spatio-temporel. Et comme « toute
religion est par elle-même génératrice de
drame et [que] tout culte prend volontiers
et spontanément laspect dramatique
et théâtrale »
[1] , alors un drame rituel, également
dessence propitiatoire, prit ainsi
naissance après que les divinités adorées
furent introduites dans lart, qui
devint ainsi sacré. Mais, au fur et à mesure
que le temps ségrenait dans le sablier,
les mythes cosmogoniques fixèrent les normes
dappréciation du drame rituel, elles-mêmes
canonisées par la tradition et sans cesse
réactualisées par les générations qui se
sont suivies.
Dans cet article, quoique
je ne le mentionne pas expressement en titre,
je vais plutôt procéder à une comparaison
entre le drame rituel africain et la tragédie
grecque, selon la version donnée par Friedrich
Nietzsche dans son uvre
« Die Geburt der Tragödie aus dem Geiste
der Musik ». Ainsi, lénoncé de
mon article pourrait aussi bien sintituler
de la manière suivante : « Créativité
communautaire et caractère essentiel contra
individualisme créatif et caractère idéationnel :
le drame rituel africain et la tragédie
grecque selon « Die Geburt der Tragödie
aus dem Geiste der Musik » de Friedrich
Nietzsche. Essai de comparaison. »
Si jai toutefois gardé la formulation
plus courte sur la « manifestation
physique de la présence de Dieu sur terre »,
cest pour mettre laccent sur
la problématique du corps, mieux, sur la
problématique de la manifestation physique.
Car, il sagit bien dans le drame rituel
africain dune relation très émotionnelle,
quasi indestructible entre officiants et
participants, entre acteurs masqués et acteurs
non masqués, entre les acteurs du monde
visible et ceux du monde invisible, entre
le concret et le non concret, entre lhomme
et les dieux. Mais, pourquoi ce choix de
la comparaison entre la tragédie grecque
selon Nietzsche et le drame rituel?
Dabord, il faut signaler
que si je nai pas jugé bon de retenir
la version française, mais plutôt la version
originale en allemand de cette uvre
de Nietzsche, cest pour plus de commodité
et de fidélité au texte original. Toutes
les traductions en français de Nietzsche
tout comme celles en anglais des autres
auteurs cités ici, sont des traductions
libres faites par moi et qui respectent
lesprit du texte original. La comparaison
aura donc pour objectif de faciliter grandement
la compréhension du lecteur, étranger au
drame rituel africain dont la pensée et
le langage ne permettent pas toujours une
rapide approche de la part du lecteur « non
initié ». Certes, il existe bien des
versions de la tragédie grecque, mais la
version de Nietzsche me semble plus appropriée
dans cette optique de la comparaison, simplement
parce que les thèses dévelopées par lui,
confrontées à celles édictées par le drame
rituel africain, rendent la compréhension
fluide, même pour le lecteur qui découvre
le drame rituel africain pour la première
fois.
Ainsi, seront successivement
analysés le caractère essentiel du drame
rituel par opposition au caractère idéationnel
dans la tragédie grecque. La spécificité
du drame rituel africain réside ici dans
la manifestation physique du dieu sur terre
à travers sa représentation effective dans
la scène dramatique. Jexpliquerai
aussi la notion de lespace-temps dans
le drame rituel africain et dans la tragédie
grecque avant de mettre en lumière le rapport
acteur-spectateur, ou plus précisément,
le rapport officiant-participants. Les dieux
étant introduits dans lart pour dompter
labsurdité de lexistence, on
assiste à une créativité communautaire dans
le drame rituel par opposition au principium
individuationis, cest à dire à
lindividualisme créatif dans la tragédie
grecque. En dernier ressort, on verra un
point non moins important, à savoir le rôle
comparé de la musique des deux côtés. Dans
le drame rituel, la musique est produite
par des corps physiques, pourtant elle reste
non tangible et sait se faire apprécier
comme le canal dexpression entre lhomme
et les dieux, comme le langage des dieux
par excellence.
Mais, pour mieux affronter
la problématique de cet énoncé, il faut,
au préalable, établir quelques remarques
méthodologiques en commencant par expliquer
ce que cest que le drame rituel.
Lofficiant du culte
en lhonneur de la divinité à adorer
va donc plonger dans le grouffre profond
qui lamènera à la communion avec les
forces supérieures cosmiques. Cette communion
saccompagne dune purification
physique, mentale, psychique et surtout
spirituelle à lissue de laquelle lofficiant
revient avec une nouvelle vision qui embrasse
tous les aspects de la vie communautaire.
En fait, il a gravit patiemment
et courageusement les pentes de ce chemin
perilleux qui la conduit à faire lexpérience
spirituelle de la « dissolution »
et de la « ré-intégration » de
son Moi. Le résultat, cest la fusion
momentanée entre son Moi et les plans supérieurs
cosmiques où habite la divinité adorée et
dont il devient le « mouthpiece »,
le canal dexpression. Ce « voyage »
spirituel et initiatique au cours duquel
lofficiant fait lexpérience
de la catharsis et, qui, daprès Soyinka
[4] , symbolise la projection
du conflit de lhomme avec les forces
défiant ses efforts à sharmoniser
psychiquement, et surtout spirituellement
avec son environnement est le drame, le
drame rituel.
Si toutefois pour un Africain
familier de lenvironnement traditionnel,
le terme de drame rituel peut paraître
évident, il nen est pas de même pour
quelquun détranger à ce milieu
et qui lanalyse de lextérieur.
Ainsi, sest-on souvent posé la question
de savoir si le rituel pouvait être considéré
comme du drame et « à quel moment des
cérémonies ou célébrations religieuses ou
mythiques prenaient laspect dramatique ».
Ces interrogations formulées de manière
résumée, posent, en fait, deux préoccupations
distinctes; la première ayant trait, à mon
sens, à la nature même du drame rituel et
relevant un problème de fond et le second
à sa forme.
Pour ce qui est de la nature
du drame rituel, il est à noter que le déplacement
de ce rituel du bois sacré ou du lieu habituel
culturel où il est exécuté a souvent pour
conséquence de briser le lien émotionnel
intense qui en est à la base. Si cela est
ainsi, alors mérite-t-il vraiment dêtre
encore appelé « drame rituel »?
Naturellement, on peut aisément
simaginer que le public-spectateur
nen retire, en définitive, quune
pure délectation ethnologique, le côté symboliste
et rituel passant alors inaperçu. On a encore
en mémoire léchec de la représentation
sur scène de masques Sénoufo en 1969 à Vevey
en Suisse devant un public blanc « non-initié ».
Tous ont éclaté de rire, trouvant la scène
plutôt grotesque. Interrogés plus tard,
certains spectateurs avoueront ny
avoir retiré que des informations ethnologiques
et anthropologiques. A propos de masques
Wembele
[5] , on releva des commentaires du
genre « on dirait des vaches dans un
pré » ou enore « des tarzans »
[6] .
Le deuxième point touchant
plutôt à la forme même du drame rituel se
posa autour des années 60 après la polémique
engendrée en Europe et aux Etats-Unis par
le théâtre dit ritualiste. Loccident
bourgeois, excédé par une société devenue
un peu trop mécanisée et dans laquelle il
avait du mal à trouver ses repères, tourna
avide ses yeux vers les peuples dits « primitifs »
dAsie et dAfrique dont on enviait
le style de vie proche de la nature.
Mais cette course effrénée
vers le ritualisme ne se limita pas que
à certains Américains ou Européens tels
Jean Genêt. Des groupes noirs américains,
par exemple, « Barbara Ann Teers
Harlem Theatre », abondant dans le
sillage de la «Black Consciousness»
se tounèrent bien légitimement vers le drame
rituel africain, mais dans un soucis de
révalorisation. Cette quête dune identité
perdue basée sur une mauvaise compréhension
du « drame des dieux » en Afrique,
plutôt que de servir, ajouta encore davantage
à la mauvaise interprétation dalors.
On nen a retenu malheureusement que
lidée quil ne pouvait que sagir
dune sorte de « grande kermesse
folklorique susceptible dêtre montée
partout ».
Dans un cas comme dans lautre,
le terme de « ritual experience »
fut tant et si bien galvaudé quil
perdit de sa substance et, avec lui, le
drame rituel africain.
Pourtant à y regarder de très
près, on constate que le véritable problème
ici, ne relève ni de la nature ni de la
forme du drame rituel africain. Remettre
en question lexistence dun drame
rituel africain sous prétexte que sa représentation
sur scène pose bien des problèmes, cest
dans un premier temps méconnaître ou ignorer
lhistoire de la tragédie grecque et,
dans un deuxième temps, nier lévidence
que « (...) toute religion est par
elle-même génératrice de drame et tout culte
prend volontiers et spontanément laspect
dramatique et théâtral »
[7] ou encore que « le processus
du développement du drame commence en religion
et se termine en esthétique. » [8]
Mais quen est-il de
la prétendue impossibilité de représenter
sur scène le drame rituel?
Il faut le souligner, ce problème
qui nen est pas un, a été mentionné
par ceux qui navaient peut-être pas
trop grande notion de ce quest le
drame rituel en réalité. Car, les exemples
de représentations réussies sont légions
et on pourrait, pour mémoire, citer le groupe
théâtrale Ori-Olokun à Ifé ou encore la
compagnie de Duro Ladipo au Nigéria. Tous
deux ont joué en Europe et aux Etats Unis
et ont su conserver ce lien émotionnel qui
caractérise le drame rituel, tel quil
se vit dans son milieu dorigine.
[9]
En fait, le problème qui se
trouve posé ici, est quautour des
années 60, on est parti de théories européennes
très conceptualisés, avec un haut degré
de canonisation, élaborées dans un contexte
culturellement différent et quon a
transposé sur le drame rituel africain en
sattendant bien volontiers à y retrouver
les mêmes canons que dans leurs cultures
dorigine. Mais, les résultats obtenus
furent decevants et laissèrent plus dun
perplexe. « Ce quon peut avancer
à titre dhypothèse, note Claude Pairault
qui abonde dans le même sens, cest
que le genre dramatique ne se présente pas
dans ces cultures selon les formes canonisées
par le nom même de théâtre. »
[10] Si on convient que « un drame
cest une action typique qui mérite
dêtre représentée, parce quelle
résume dune manière ou dune
autre la condition humaine »
[11] , alors faudrait-il, sans doute,
pour mieux comprendre le drame rituel africain,
accepter de le regarder de lintérieur
tel que le préconise Biodun Jeyifo
[12] ou le traditionnaliste Amadou
Hampaté Ba. [13] Le questionnement de
lintérieur suppose quon soit
soi-même « initier » aux secrets
de cette Afrique profonde, au langage des
mythes cosmogoniques, aux schémas de la
pensée traditionnelle de sorte à pouvoir
aborder le drame rituel sans préjugés. Car,
le drame rituel et les mythes cosmogoniques
informent avant tout sur la réalité sociologique,
sur la pensée traditionnelle du milieu culturel
dont ils sont issus. A ce stade, il convient
de faire une dernière remarque méthodologique.
La lecture de lintérieur qui semble
être la démarche la plus appropriée ne peut
se faire quavec les éléments conceptuels
de la tradition dramatique européenne. Les
mots « drame », « théâtre »
sont avant tout un vocabulaire technique
conceptuel né dans un contexte historique,
littéraire et idéologique précis, en loccurrence
la tradition dramatique grecque. Ce vocabulaire
est certes appliquable au drame rituel africain,
dans la mesure où il trouve dans la tradition
dramatique africaine de loralité des
« correspondants empiriques ».
Mais, plaçé dans le contexte du drame rituel
africain, le vocabulaire que le chercheur
est contraint dutiliser ici, sapparente
à une sorte de traduction qui nest
possible quau prix dun certain
élargissement de sens. [14] Il est donc nécessaire
dappeler à lindulgence du lecteur
étranger et familier du drame rituel africain
pour les quelques égratignures de sens qui
peuvent apparaître.
Parler donc de drame rituel
africain est aussi vrai que parler de tragédie
grecque. Il existe bel et bien un drame
rituel que certains dramaturges tels Soyinka
essaient de faire revivre.
Mais quelle est la spécificité
de ce drame rituel? Car, on simagine,
que sil ne se laisse pas facilement
tutoyer par des théories élaborées de lextérieur,
cest certainement parce quil
présente bien des spécificités culturelles,
qui, tout naturellement, échappent à ces
théories.
Spécificité du drame rituel
africain par rapport à la tragédie grecque:
caractère essentiel contra caractère
idéationnel
La spécificité du drame rituel
africain, cest quil est basé
sur un art essentiel contrairement à la
tragédie grecque qui, elle, est idéationnelle.
Il faut entendre par essentiel le fait que
It is not the idea (in religious
arts) that is transmitted into wood or
interpretation music or movement, but
a quintessence of inner being, a symbolic
interaction of the many aspects of revelations
(within a universal context) with their
moral apprehension.
[15]
Ainsi, dans le drame rituel
du Poro retraçant, après la chute
de lhomme, laccouchement symbolique,
cest à dire la renaissance de linitié
par le masque appelé Kouto, voit-on
derrière ce masque, non la retransmission
dune idée mais plutôt la nette présence
divine du Kouto ; la divinité
chargée par la Katiéleo de faire
renaître lHomme à sa vraie nature.
Cest pourquoi, on voit, par exemple,
chaque dignitaire du Poro accompagné
des Néophytes venir se décoiffer et sagenouiller
très respectueusement devant le masque,
lui souhaitant dans un geste de profond
recueillement, la bienvenue parmi les hommes
et le remerciant pour le grand honneur quil
leur fait en acceptant de venir se mélanger
à eux qui sont encore si imparfaits.
Yoruba traditional art is
not ideational however, but essential
(...). In our journey to the heart of
Yoruba tragic and which indeed belongs
in the mysteries of Ogun and the choric
ecstasy of revellers, we do not find that
the Yoruba, as the Greek did, built
for his chorus the scaffolding of a fictive
chthonic realm and placed thereon fictive
nature spirits ... on which foundation,
claims Nietzsche, Greek Tragedy developed:
in short, the principle of illusion.
[16]
Si les Grecs, daprès
Nietzsche, avaient ressentit le besoin impérieux
de se créer deux divinités, Apollon et Dionysos,
ils se contentèrent cependant de les représenter
dans lart de manière fictive. Cest
en ce sens que la tragédie grecque, du moins
au tout début, nétait que du chur
et non du drame. Cest ce point qui
ressort dans cette citation de Nietzsche,
il met aussi en évidence le caractère idéationnel
de la tragédie grecque.
Dionysos, le véritable héros
de la scène et point central de la vision,
ne fut pas, selon ce que nous savons et
selon la tradition, dabord durant
la toute ancienne période de la tragédie,
réellement présent, mais fut plutôt présenté
comme étant présent: cest à dire
quà lorigine, la tragédie
était seulement du « chur »
et non du « drame ». Ce nest
que plus tard quon essaya de présenter
le dieu comme réel et de rendre visible
pour loeil la forme de la figure,
y compris le cadre déformé. Ainsi commence
le « drame » au sens stricte
du terme.
[17]
Nous voyons donc que du côté
du drame rituel africain, nous avons le
caractère essentiel, cest à dire la
quintessence même de lidée, intangible
et vécue comme saisie intuitive de la condition
humaine. A lopposé, nous trouvons
du côté de la tragédie grecque un art idéationnel.
Les dieux nétant pas présent sur scène,
on essaya de reconstituer physiquement
pour lil tout ce qui
pouvait rappeler leur présence et créer
ainsi une sorte dillusion susceptible
daboutir à la catharsis. Il sagit
donc avant tout de la représentation dune
idée pure, traduite et conceptualisée spatialement
et temporellement.
Cette conceptualisation nous
amène à parler maintenant de lespace
et du temps dans le drame rituel et dans
la tragédie grecque.
Notion de lespace-temps
dans le drame rituel et dans la tragédie
grecque
Dans le drame rituel africain,
lespace où se déroule la représentation
dramatique nest pas, à proprement
parler, le lieu, par excellence, du drame
rituel. Car, on invoque les dieux de descendre
de leur monde pour communier avec les acteurs
du drame rituel. Le drame rituel étant le
fait de faire revivre sur le plan physique
ce qui se passe dans le macrocosme, cest
à dire, la représentation microcosmique
du macrocosme universel, le lieu où il se
déroule se situe donc dans lespace
incluant terre et cosmos.
Quant au temps dans le drame
rituel, il nest point linéaire, mais
introduit plutôt une réalité dynamique et
cyclique. Il en est ainsi, certainement
parce que la métaphysique africaine, dépouillée
de toutes influences religieuses extérieures,
admet le principe de la réincarnation. Cest
dailleurs ce qui explique que les
trois mondes, le monde des ancêtres, des
vivants et des personnes non encore nées,
correspondent respectivement au passé, présent
et futur. Autant ces trois mondes sont unis
dans une interaction dynamique et cyclique
senrichissant mutuellement dans une
symbiose parfaite, autant le passé, le présent
et le futur senchevêtrent à leur tour
dans la même dynamique cyclique.
On ne mesure peut-être pas,
de manière évidente, le lien entre cette
perte dimportance des divinités terrestres
avec la conceptualisation de lespace-temps
dans la tragédie grecque, mais il faut,
à mon sens, replacer cela, au même titre
que la « dégénérescence » de la
musique, au rang des signes qui annonçèrent
selon Nietzsche
[18] , la « mort » de la tragédie
grecque au sens stricte du terme. Cette
perte dimportance des divinités terrestres
commencée dans la tragédie grecque sera
plus tard parachevée dans la métaphysique
européenne avec lavènement des religions
judéo-chrétiennes et, surtout du fait de
lintroduction du concept du purgatoire
par lEglise catholique.
Ainsi, le théâtre européen
médiéval, en relation avec la mythologie
religieuse de son temps, créera-t-il un
microcosme figé par les correspondances
spatiales du bien et du mal, du diable et
des anges, du paradis et de lenfer.
Les acteurs de la terre, du paradis et de
lenfer mettaient en scène leurs événements
et conflits en relation avec ce microcosme
figé.
[19] Cette hiérarchisation statique
créa bien des peurs et des angoisses spirituelles
dans la conscience du public, ce qui ne
contribua pas toujours à libérer aussi facilement
le génie créateur des acteurs et lesprit
critique des spectateurs.
Lilyan Kesteloot, dans son
intervention intitulée « Les formes
théâtrales dans la vie africaine traditionnelle »
lors du colloque sur le « théâtre négro-africain »
en avril 1970 à Abidjan (Côte dIvoire),
parlait de « naissance du théâtre
encore sacré mais avec un jeu qui sautonomise »
[20] . En fait de « jeu
qui sautonomise », nous assistons
plutôt à un rétrécissement de la totalité
cosmique dont parlait Soyinka
[21] , à une désacralisation due en
partie à linfluence de ces religions
judéo-chrétiennes, et la conséquence, cest
ce qui reste aujourdhui du drame rituel
africain qui se meurt. Cette désacralisation
du drame rituel signifie, entre autre, la
perte du contacte entre le niveau physique-concret
de la représentation et le niveau métaphysique.
Mais si nous laissons un temps
soit peu le théâtre africain moderne pour
revenir au drame rituel, la première remarque
qui simpose est que le drame rituel
africain qui ne sest pas embrigadée
dans la pure conceptualisation de lespace
en paradis et en enfer et na donc
pas, par conséquent, introduit cette hiérarchisation
angoissante susceptible de pervertir et,
en définitive, de bloquer lénergie
créatrice de lofficiant et des participants.
Cest donc tout naturellement
quil a développé un autre type de
rapport où officiants et participants, en
réalité, nincarnent pas deux rôles
distincts, mais forment plutôt un couple
harmonieux qui participent à la pleine réussite
du drame rituel.
Rapport acteur-spectateur
dans le drame rituel et dans la tragédie
grecque
Le drame rituel africain,
il faut le signaler, nest simulé que
pour un nombre restreint de participants.
En ce sens, il nest pas donné à voir,
mais vécu comme saisie intuitive de la condition
humaine où les dieux et les participants
se côtoient dans une complicité parfaite.
Le fait donc quil ne soit pas donné
à voir, mais plutôt vécu, est, à nen
pas douter, le preuve irréfutable que le
côté participatif prime sur le côté passif,
cest à dire spectateur. A ce titre,
un rôle important est dévolu aux participants.
The so-called audience is
itself an integral part of that arena
of conflict; it contributes spiritual
strength to the protagonist through its
choric reality which must first be conjured
up and established, defining and investing
the arena through offerings and incantations.
[22]
Lofficiant tout comme
le ou les participants du drame rituel na
donc pas limpression même lointaine
de jouer un rôle, mais plutôt de lincarner
avec le sentiment net de faire corps avec
lui, qui, à ce stade, ne devient plus pour
lui un simple rôle, mais une tranche comprimée
de sa vie qui se déroule ainsi. Cest
pourquoi, quand on parle de drame rituel
africain, on ne peut, à proprement parler,
utiliser le terme de « spectateur »
par opposition à celui de « acteur »,
mais bien celui de « officiant »
et de « participant(s) ».
continua

Versione
stampabile di tutto il testo

|