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Soro Bakary
Le drame rituel africain

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Dans la tragédie grecque, par contre, il fut, au départ, plus question d’action scénique donnée à voir et non vécue. Ici, l’acteur est vraiment acteur et joue son rôle au mieux qu’il peut. Il n’y a donc pas le moindre processus d’identification, car le ou les acteurs restent « qui ils sont et conservent leurs noms civils : le chœur dithyrambique est un chœur de transformés… » [23]

Ces dernières remarques sont d’une importance capitale, car autant elles mettent en relief la spécificité de la tragédie grecque par rapport au drame rituel africain, vice versa, autant elles permettent de comprendre, sous un jour nouveau, les différents points qui en découlent tels le principium individuationis – l’individualisme créatif par opposition à la créativité communautaire, le rôle prépondérant de la musique des deux côtés et aussi sa dégénérescence programmée dans la tragédie grecque.

Créativité communautaire dans le drame rituel, Apollon ou la divination du principium individuationis: l’individualisme créatif

Le « Bruderbund » ou couple divin Apollon-Dionysos, complémentaires dans leurs différences dans la tragédie grecque selon Nietzsche, se retrouve aussi dans le tragédie Yoruba avec le couple divin Ogun-Obatala. Soyinka explique que

Such is Apollo’s resemblance to the serene art of Obatala the pure unsullied one, to the ‘essence’ idiom of his rituals, that it is tempting to place him at the end of a creative axis with Ogun, in parallel evolutionary relationship to Nietzsche’s Dionysos-Apollo brotherhood.  [24]

Ce qui nous donne le schéma suivant:

Tout comme Apollon, Obatala chez les Yoruba est la divinité de l’art plastique. Mais contrairement à la tragédie grecque où Apollon nous apparaît comme la divination du principium individuationis « Apollon nous apparaît, par contre, comme la divination des principii individuationis » [25] – Obatala trouve lui sa pleine expression dans la créativité communautaire, c’est à dire dans la parfaite symbiose entre officiant et participant(s) dont j’ai déjà parlée et, qui concourt à la réussite du drame rituel.

La réussite du drame rituel n’est cependant possible que par la magie de la musique qui est, avant tout, le language même du drame rituel, un language hautement symbolique.

Rôle comparé de la musique dans le drame rituel africain et dans la tragédie grecque

Dans la tragédie grecque, la musique joua un rôle tout aussi prépondérant avant de tomber en décadence. Comment cela s’est-il passé exactement?

La musique dans la tragédie grecque était, à certains égards, la bâtisse sur laquelle reposait la tragédie. Elle permettait entre chaque scène, chaque action, de révéler le sens le plus caché des choses et de conduire ainsi à la catharsis et donc à la réussite de la tragédie.

De cette relation intime que la musique entretient comme essence de toutes choses, il est à noter que, lorsque pour chaque scène, action, processus et milieu, une musique appropriée retentit, celle-ci semble alors nous faire découvrir le sens le plus caché des choses et apparaît de surcroît comme le commentaire le plus juste et le plus claire à cela. [26]

Mais autant elle contribua à la grandeur de la tragédie grecque, autant elle provoqua aussi sa décadence. Après qu’elle eut lutté pour les manifestations métaphoriques et mythiques afin de hisser la tragédie sur un piédestal, elle sombra peu à peu jusqu’à disparaître de la surface de l’art hellénistique. [27] Cette disparition à laquelle la tragédie grecque n’était pas préparée, provoqua une si grande léthargie et une stagnation tellement destructive que Nietzsche parla de mort au sens stricte du terme. « Maintenant que le génie de la musique s’est envolé de la tragédie, celle-ci est morte au sens stricte du terme. » [28]

Car la musique n’avait pas seulement la magie d’exciter notre imagination et de nous ouvrir les portails du monde invisible des esprits [29] , mais elle avait surtout le pouvoir de véhiculer la consolation métaphysique que le héros ressentait à la fin et sans laquelle on n’aurait pas pu s’expliquer autrement le sens de la tragédie. C’est par exemple le cas lorsque Œdipe à Colone ressentit ce son pur, réconfortant comme provenant d’un autre monde.

Cette consolation métaphysique n’existant plus, il ne resta plus de la musique que de la

« musique d’excitattion ou de souvenir, c’est à dire un médicament pour stimuler des nerfs insensibles et fatigués ou encore de la poterie. » [30] Cela ne veut pas dire que la « conception tragique » ou « tragische Weltbetrachtung » fut pour autant complètement détruite, elle fut bannie et tomba en décadence, ce qui, du reste demeura une destruction irréparable. Mais il fallut bien se résoudre à chercher une solution et on trouva une, toutefois une terrestre: le deus ex machina.

Après qu’il eut été suffisamment éprouvé, le héros récoltait à la fin la récompense, une récompence bien méritée. Contraint désormais de lutter, le héros subissait tous les tracas possibles jusqu’à être couvert de blessures avant de recevoir par le truchement du deus ex machina l’issue salvatrice et libératrice. Cette intervention de l’astuce du deus ex machina ne servait, en fait, à rien d’autre qu’à colmater les brèches laissées par la « mort » de la musique qui entraîna dans son sillage la consolation métaphysique qu’elle véhiculait.

Mais comment en arriva-t-on jusque-là ?

Pour mieux répondre à cette question, nous devons partir de l’œuvre majeure du philosophe allemand Arthur Schopenhauer « Die Welt als Wille und Vorstellung » qui influença très fortement Nietzsche. C’est d’ailleurs partant de l’analyse même de Schopenhauer que Nietzsche arriva à la conclusion que la musique était le language de la volonté, c’est à dire, « Sprache des Willens » ou « Abbild des Willens selbst ». Comme telle, la volonté est et demeure à la base de tout processus de fabrication des notes musicales par l’esprit et c’est donc « pourquoi la musique laisse apparaître, tout de suite dans une importance accrue, chaque tableau, chaque scène de la vie réelle et du monde. » [31]   

Mais que dit Schopenhauer lui-même à propos de la volonté?

Mais quoiqu’elle demeure une et indivisible, elle « se manifeste dans les apparences pour devenir représentation » [32] et s’objectivise alors à travers elle. Il y a donc incontestablement passage du monde transcendant au monde réelle empirique de l’idée.

A ce stade, la volonté se manifeste désormais sous l’emprise des principii individuationis et avec elle, la musique, puisque, comme nous l’avons vu tout à l’heure, la musique est fille de la volonté. Chez les Grecs, il en fut ainsi, peut-être parce que dans un premier temps, leur art n’était pas ‘essentiel’ encore que Apollon était dans la tragédie grecque l’incarnation des principii individuationis.

Mais il en fut aussi ainsi parce que, dans un deuxième temps, la volonté qui n’était pas entièrement entraînée dans le processus de fusion d’avec la musique, put donc opérer ce passage du monde transcendant au monde réelle empirique de l’idée pour finalement se retrouver à accorder le privilège au principium individuationis et, de ce fait, à l’individualisme créatif, si bien que le spectateur n’est plus en train de ressentir le mythe, mais plutôt la puissante force imitative de l’artiste, comme le fait remarquer Nietzsche dans la citation suivante:

Le spectateur n’est plus du tout en train de ressentir le mythe, mais plutôt la puissante vérité naturelle et la force imitative de l’artiste. [33]

Comme cela ressort de cette citation, l’accent fut donc mit sur l’individualisme créatif de l’artiste. Et on sait que cet individualisme créatif, porté par le principium individuationis, fit que la volonté se fourvoya et noya la musique, canalisée vers d’autres champs que celui de continuer à permettre à la musique de maintenir cette magie qu’elle avait d’exciter l’imagination du spectateur en le transportant progressivement vers le monde invisible des esprits où il pouvait faire l’expérience émotionnelle, vivante et enrichissante de la catharsis.

Certes, Nietzsche ne nous dit pas explicitement que cette dégénérescence de la musique provient des deux facteurs que je viens d’énumérer, mais on en arrive à cette conclusion, quand dans un effort d’objectivité, on compare la tragédie grecque avec le drame rituel africain.

Du côté du drame rituel africain, c’est aussi vrai de reconnaître que la musique est fille de la volonté et que même ici, la volonté est aussi à la base de tout  processus de fabrication des notes musicales par l’esprit. Toutefois, ce passage de la volonté du monde transcendant au monde réelle et empirique de l’idée n’a pas lieu. La volonté ne peut d’ailleurs en aucun cas se manisfester ici sous l’emprise du principium individuationis. Car, atteindre l’état de fusion avec les forces supérieures cosmiques, nécessite, après la préparation mentale, que le chemin –  métaphysique – à parcourir et que Soyinka appelle le « transitional gulf » [34] , soit atténué par les sacrifices, les rituels et cérémonies d’appaisement des forces cosmiques. Mais, c’est à la musique que revient la délicate tâche de construire le pont sur ce « transitional gulf ». Le pont étant jeté, c’est encore elle qui transportera, sur ses ailes, la volonté jusqu’au stade de la fusion avec les forces cosmiques.

Certes, la volonté échappe au principium individuationis en ce sens qu’elle finit par faire corps avec la musique, évitant ainsi au drame rituel d’avoir à chercher une solution terrestre dans le deus ex machina. Mais, à la vérité, c’est à la nature même de la musique et à sa consubstantialité avec l’existence même du drame rituel qu’il faut d’abord rendre hommage.

Dans les mythes de la création chez les peuples d’Afrique de l’Ouest, il apparaît à l’analyse que la musique est consubstantielle à l’existence même du drame rituel. Prenons à cet effet le mythe de la création chez les Bambara du Mali. Ce mythe fait état d’un Dieu créateur unique appelé Maa Ngala. Un jour, alors qu’Il se sentait seul, Maa Ngala créa le premier homme Maa à qui il attribua une partie de sa puissance par la parole créatrice, et cela, bien avant que celui-ci ne devienne matière. Il décida alors de faire de Maa son interlocuteur privilégié. Maa Ngala fixa les règles et les interdits sensés régir le bon déroulement de ce dialogue. Une de ces règles était que le dialogue entre Maa et son créateur devait être basé sur une sorte de contrat de confiance qui excluerait de facto le mensonge et les autres vilains défauts qui souillèrent l’homme par la suite après qu’il soit devenu matière. Maa Ngala avait pour soucis premier, de maintenir l’harmonie dans l’univers qu’il créa avant le premier homme. Il voulut en même temps montrer ainsi à Maa – qui devait plus tard apporter la civilisation à ses descendants en leur enseignant l’art de la vie communautaire – comment ses descendants devaient imiter l’harmonie divine dans leur rapport avec la nature et avec eux-mêmes.

Mais, comme tout dialogue suppose d’abord un mouvement de la parole d’un interlocuteur A vers un interlocuteur B et vice versa, il s’instaura alors un va-et-vient constant de la parole entre Maa Ngala et Maa. Les premières paroles, ainsi projetées dans le grand vide de l’immensité cosmique, produisirent un son, qui du fait de l’écho qu’il renvoyait en s’amplifiant, devint rythmique. Ce rythme, à son tour, donna naissance au chant, car « le mouvement a besoin de rythme. Il faut que la parole reproduise le va-et-vient qui est l’essence du rythme. » [35] De ce mouvement de va-et-vient de la parole devenue rythmique naquit la poésie dont le seul but était de célébrer l’harmonie entre Maa Ngala et Maa.

C’est la raison essentielle pour laquelle la poésie dans les traditions africaines fut à l’origine chantée. Le fait de chanter – poétiquement – rappelant à cet égard l’imitation nostalgique de l’harmonie divine dont le souvenir vague et imprécis, resté cependant imprimé dans la conscience humaine, amène le poète-chanteur à rechercher plus ou moins consciemment, l’harmonie divine de sa situation adamique d’avant la chute. Lorsque le poète traditionnel déclame sa poésie devant son assemblée lors des veillées d’exégèse littéraire, il fait revivre cette fonctionnalité quasi mythique et religieuse nécessaire dans laquelle la conscience communautaire essaie sans cesse de se définir par rapport à la nature et à la place qu’elle occupe dans la création.

Si le drame rituel apparaît, à cet égard, comme faisant l’apologie de ces liens privilégiés perdus à jamais, alors la musique, habillée en poésie rythmée, chantée, devient son allié naturel et intime ; l’esprit des mythes de la création ouest-africains les ayant fait naître et élevés presqu’au rang de sœurs jumelles. C’est donc tout naturellement que la musique, par opposition à sa fonction dans la tragédie grecque, a, par son lien consubstantiel avec le drame rituel, non seulement un caractère ontologique, mais surtout un caractère épistémologique et esthétique.

La musique du drame rituel est, par nature, ontologique à cause de ses efforts incessants à redéfinir la place de l’homme dans ses rapports avec la nature et avec les dieux.

Le caractère épistémologique de la musique dans le drame rituel découle surtout de sa nature ontologique. Car, de sa fusion avec les forces supérieures cosmiques, l’officiant du drame rituel revient avec une vision plus élargie et éclairée qui engloge tous les aspects de la vie communautaire. Cette vision plus élargie du monde qu’il récolte à la fin de son contact avec les dieux, devenus eux aussi acteurs dans le drame rituel, se résume en cette sagesse qui est habileté secrète à pénétrer dans la connaissance des dieux : autrement dit, arcanum consilium in cognitione Dei. Ainsi, la musique devient-elle « science, moyen de connaissance du monde(…)» [36] , d’abord du monde transcendant le diptyque espace-temps, c’est à dire le monde des dieux et, enfin le monde des officiants et participants. Car, tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut et vice versa, le microcosme étant à l’image du macrocosme.

La musique du drame rituel revêt enfin un caractère esthétique en ce sens, que les officiants et les participants, dans une symbiose parfaite, s’appuient sur une chorégraphie bien élaborée ayant pour but de convaincre les dieux de descendre de leur monde pour communier avec les officiants et participants. Pour ce faire, elle est belle et persuasive. Aucun détail n’est négligé dans la chorégraphie. Quoique suivant des normes esthétiques presque préétablies en l’honneur de la divinité qu’on invoque, les musiciens malgré cela, donnent libre cours à leur imagination créatrice. On exécute des pas de danse exquis pour séduire, on soigne le jeux musical pour rendre le dialogue avec les dieux plus convaincant.

La musique étant consubstantiel à l’existence même du drame rituel, il ne saurait donc y avoir, comme dans le cas de la tragédie grecque, de passage du monde transcendant au monde réelle empirique de l’idée. Le droit d’exister de la volonté dans le cas du drame rituel, c’est avant tout de retracer l’histoire de sa situation angélique avant sa chute et de célébrer, par voie de conséquence, l’harmonie originelle à laquelle la volonté aspire sans cesse. Cela explique pourquoi la volonté ne peut se retrouver sous l’emprise du principium individuationis sans se renier elle-même.  

Bibliografia

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Note

[23]Traduit par l’auteur: « wer sie sind, und behalten ihren bürgerlichen Namen: der dithyrambische Chor ist ein Chor von Verwandelten ... », F. Nietzsche: Die Geburt der Tragödie aus dem Geiste der Musik, p. 62.

[24]Traduit par l’auteur: « Telle que se présente la ressemblance d’Apollon à l’art serein d’Obatala l’immaculé, à l’essence idiomatique de son rituel, ainsi est-on tenté de le placer à la fin de l’axe créatif avec Ogun, en relation évolutive parallèle au couple divin Dionysos-Apollon de Nietzsche. », Soyinka, op. cit., p. 140/41.

[25]Traduit par l’auteur: « Apollo aber tritt uns wiederung als die Vergöttlichung des principii individuationis. », Nietzsche, op. cit. p. 39.

[26]Traduit par l’auteur: « Aus diesem innigen Verhältnis, welches die Musik zum wahren Wesen aller Dinge hat, ist auch dies zu erklären, daß, wenn zu irgendeiner Szene, Handlung, Vorgang, Umgebung eine passende Musik ertönt, diese uns den geheimsten Sinn derselben aufzuschließen scheint und als der richtigste und deutlichste Kommentar dazu auftritt. », ibid., p. 107.

[27]Ibid., p. 112.

[28]Traduit par l’auteur: « Jetzt, als der Genius der Musik aus der Tragödie entflohen war, ist, im strengen Sinne, die Tragödie tot. », Ibid., p. 116.

[29]« (...) jene zu uns redende, unsichtbare und doch so lebhaft bewegte Geisterwelt zu gestalten und sie in einem analogen Beispiel uns zu verkörpern », ibid., p. 116.

[30] Traduit par l’auteur: « Aufregungs-oder Erinnerungsmusik, das heißt: entweder ein Stimulanzmittel für stumpfe und verbrauchte Nerven oder Tonmalerei. », ibid., p. 116.

[31]Traduit par l’auteur: « warum Musik jede Gemälde, ja jede Szene des wirklichen Lebens und der Welt, sogleich in erhöhter Bedeutsamkeit hervortreten läßt. », Nietzsche, op. cit., p. 107.

[32]Traduit par l’auteur : « bringt sich jedoch in den Erscheinungen zur Darstellung », postface de P. Pütz dans

« Die Geburt der Tragödie aus dem Geiste der Musik » de Nietzsche, p. 165.

[33]Traduit par l’auteur : « (...) Der Zuschauer [empfindet] überhaupt nicht mehr den Mythus, sondern die mächtige Naturwahrheit und die Imitationskraft des Künstlers.», Nietzsche, p. 115.

[34]Soyinka, op. cit., p. 31.

[35]A.H. Ba: La tradition vivante, in: Histoire générale de l'Afrique. Tome I: Méthodologie et préhistoire africaine, p. 196-197.

[36]B.N. Kotchy: Fonction sociale de la musique traditionnelle, p. 82.

 

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