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Indice

Tema n.12:

Le banquet De Sade ou Extrèmes culinaires

Préambule / Platon et Rabelais / Les Manuels de Cuisine / Les règles culinaires / Le Haut et le Bas / Inversion=Dénaturalisation / Permutation / Économie / Le détail apparent / Coprophilie et cannibalisme : la Société naturelle / La victoire du cercle

Préambule


Le mot «Banquet» renvoie immédiatement au banquet par antonomase, le Simposium de Platon. Le banquet est le lieu qui sanctionne le rang des convives et le type de relation qu'ils entretiennent. Le banquet est le lieu qui instaure un cérémonial, qui ordonne hiérarchiquement et rhétoriquement l'état social des convives, les manières et les postures, les typologies des cuissons. Depuis Platon, déchet, ostentation, échange, convivialité sont les catégories qui renvoient à une cosmogonie précise qui appartient à notre imaginaire, celle qui se fonde sur l'imitatio dei, c'est-à-dire à un évènement primordial qui a l'autorité du mythe. Même dans le cas de l'acte nutritif, l'homme réactualise, déjà par Platon, les gestes et les paroles divines, imitant les dieux. Donc, l'Histoire qui constitue un point de référence pour l'homme religieux, ne peut être que l'Histoire sacrée. Si l'acte alimentaire aussi est soumis à une lecture symbolique, il démontre comment la majorité des textes sacrés se construit sur un rapport ambigu entre sacre et profane, entre pur et impur, présentant une ritualité ambivalente. Cette ambivalence est celle qui permet au mythe de cohabiter avec le réalisme des phénomènes. Cependant les deux mondes qui s'opposent, le sacre et le profane, se révèlent comme une antithèse irrésolue, car même dans les textes sacrés il y a les signes d'un glissement continu d'une ritualité sacrée vers une ritualité dégradée [1].


Platon et Rabelais


Rabelais aussi avait fait une allusion explicite au Banquet de Platon, dans le Prologue du Gargantua lorsqu'il avait affirmé:

C'est faire appel au prototype du genre symposiatique, au modèle par excellence de l'échange narratif arrosé de libations.

Le discours de Rabelais qui s'ouvre en citant les paroles d'Alcibiade manifeste donc sa fidélité aux convives inspirés de Platon, ainsi que le Prologue au Troisième livre contient des renvois au Simposium de Plutarque.
Cependant, si l'imitatio de la rhétorique latine constitue l'arrière texte que nous retrouvons chez Rabelais, on y retrouve aussi l'institution et la référence à une modalité conviviale qui existait surtout dans les anciens couvents: la lecture à haute voix était une convention des repas qui y avaient lieu, donc la «parole» depuis et déjà alors allait au pair avec la «nourriture». Par conséquent la matière livresque et la matière nutritionnelle, ingérées et différées se rejoignaient dans le même imaginaire physiologique.
Encore Rabelais consacre cette sorte d'échange, quand il précise dans le Prologue que «boire et raconter» doivent coexister :

Icy beuvant je délibère
Je discours, je résoulz,
Et conclus.
Après l'épilogue, je riz, j'inscriptz,
Je compose, je boy


D'où le rôle libératoire du banquet, codifié par les auteurs de l'antiquité, et la relation ambiguë qu'il entretient avec l'œuvre. Tout cela détermine une sorte de transformation de l'écrivain qui devient le mangeur ou le buveur, créant une isotopie (un circuit) qui s'étend au livre et à la lecture et qui devient elle-même un acte de consommation: le lecteur devient spectateur et acteur à la même fois.


Les Manuels de Cuisine


Cette transition a été favorisée par les traités culinaires anciens, mais ce ne sera qu'avec Grimod de la Reynière (1803-12) que s'institutionnalise et s'établit la tradition gastronomique écrite. C'est grâce à Grimod et à ses «déjeuners philosophiques» que naissent le code, le protocole, l'obsession pour le détail culinaire et pour un rituel bien défini qui puise ses règles dans une dimension théâtrale. C'est à partir de ce moment que le «spectacle» appartient lui aussi à la gastronomie, à la cuisine et à la nourriture. Au Dix-huitième siècle, Rétif de la Bretonne consacre ce lien indissoluble avec le théâtre dans Monsieur Nicolas et dans les Nuits Parisiennes, mais c'est avec Grimod que, bien différemment qu'avec Rétif, l'on parvient à construire un système gastronomique qui commence à se douer d'un dispositif pervers. Car chez Grimod, peut être pour la première fois en ce qui concerne les Traités ou les Almanachs de cuisine, le procès culinaire s'apparente à un procès d'érotisation sadique oral où la concupiscence de la bouche parvient à s'exprimer dans le langage noir du crime et de la luxure. Le gourmet devient une sorte d'ogre libertin, ainsi qu'une espèce d'esthète lettré qui établit des correspondances entre les arts et la cuisine [2].


Le repas, de son côté, modélise et établit un système culinaire où de nombreuses coordonnées interviennent (ce qui n'arrivait pas auparavant) et s'inter croisent: l'espace de la table, les codes sociaux, l'heure et l'ordonnance des repas (c'est toujours Grimod qui fixe ces règles dans le Manuel des Amphytrions).
Pourtant, plutôt que ne donner que des informations culinaires, Grimod tente de créer un style culinaire qui associe gastronomie et écriture , une écriture perverse car chez Grimod le gourmet peut être ensemble un hommes de lettres, un libertin, un esthéticien, ce qui fait que cuisine et écriture soient deux systèmes complémentaires, et parviennent à fonder un genre littéraire avec ses lois - d'un côté, et une écriture avec son fonctionnement - de l'autre. Si donc ce qui appartient au domaine culinaire se revêtit d'une sexualité ludique, même l'art et l'écriture sont soumis aux mêmes transformations et surtout, la matière culinaire peut être représentée.

Différente est la perspective alimentaire chez Rousseau et surtout le rôle de l'écriture change, car pour lui le système culinaire est avant tout une construction écrite où la nourriture est un acte réglementé par l'appétit, la norme qui fait et fonde l'économie du système culinaire.
En outre, se référant à l'article FAIM rédigé par Jaucourt dans l' Encyclopédie, où elle est définie comme un «art pernicieux qui fait manger au-delà du nécessaire et corrompt le goût dans les raffinements complexes qui falsifient les savoirs simples », Rousseau, dans Les Confessions, délimite les frontières des « conséquences » de la nourriture, cherchant de donner des règles pour dominer les instincts et transformer la nourriture dans une expérience humaine fondamentale.


Les règles culinaires


Rien de tout cela chez Sade.
Pour lui, l'art culinaire est encore autre chose: il doit être considéré une science, et déjà comme c'était chez Grimod, il doit être dominé par des règles, codifiées par la « Société des Amis du Crime » [3] . On lit à l'art. 16 de l'Histoire de Juliette:

«Tous les excès de la table sont autorisés. On donnera tout secours et toute assistance à un frère qui s'y sera livré. Tous les moyens possibles dans l'intérieur pour y satisfaire » [4].

Tous les libertins qui apparaissent dans les textes de Sade sont voués à des passions culinaires, qui aboutissent le plus souvent dans des excès sexuels: c'est le cas de Harpin , personnage de Justine, d'un Bandole, personnage de la Nouvelle Justine, de Clairwil ou Blangis (Les 120 journées). Voilà alors qu'il se crée une sorte d'alternance entre orgie culinaire et orgie sexuelle. C'est ce que déclare dans la Nouvelle Justine M. Guernande sur le point de sodomiser Justine :

Je ne connais rien qui chatouille aussi voluptueusement mon estomac et ma tête que les vapeurs de ces mets savoureux qui viennent caresser le cerveau, le préparent à recevoir les impressions de la luxure[…] quelles nouvelles forces, en effet n'acquérons-nous pas pour les scènes lubriques lorsque nous y passons au sortir d'une orgie de table. [5]

D'après ces lignes, on pourrait déjà envisager une allusion à une organisation de type fouriériste. Fourier aussi traite de la réciprocité et de la complémentarité entre les passions alimentaires et amoureuses, mais il les considère comme les éléments indispensables pour créer une sorte d'harmonie qui n'a aucune place chez Sade, qui les considère comme les deux pôles d'une correspondance qui amène à la jouissance criminelle. Chez Sade domine donc le système et la règle, une règle qui, comme dans la plupart des textes libertins, se fonde aussi sur la gradation, une gradation voué à l'excès et qui part de la «bouche», une bouche qui mange, parle et transmet au lecteur-spectateur une énorme variété des formes de l'érotisme et du repas.
Mais il y a une constante qui réunit Sade et Fourier, c'est-à-dire la force du rituel qui les organise. Dans le système du libertinage sadien c'est justement le rituel et sa force qui garantissent la plénitude érotique. D'ici naît l'obsession pour le détail, la codification et l'obsession vers l'ordre qui caractérisent toutes les scènes érotiques sadiennes. Mais c'est un ordre qui n'existe que pour être perverti: l'ordre des postures et l'ordre culinaire, même lorsqu'ils paraissent neutres, sont destinés à devenir toujours un futur désordre.

Quelques exemples: Les crimes de l'amour présentent parfois des scènes et des milieux qui rappellent les Mille et une nuit :

Une musique douce et voluptueuse se fait entendre du haut de la voûte, et, dans le même instant, vingt jeunes sylphides descendent des airs et garnissent la table avec autant d'art que de promptitude….tous ces oiseaux imités d'après ceux de quatre parties de la terre, étaient garnis de leurs plumages comme s'ils eussent existé…on les prenait : ou l'animal lui-même était rôti sous ce plumage factice, ou son corps s'ouvrait et renfermait au-dedans les mets les plus délicats et les plus succulents [6]

Dans Aline et Valcour, le sage Zamé aime les nourritures végétariennes et il exprime tout son intérêt pour «une douzaine de jattes d'une superbe porcelaine bleue du Japon uniquement remplies de légumes, de confitures, de fruits et de pâtisseries» [7].

Ce calme apparent est détruit par le goût inépuisable de Sade pour la théâtralité, la mise en scène. Cela est d'autant plus évident dans l'école libertine des Journées de Sodome, où chacun est à sa place, soit le bourreau soit la victime, selon une immobilité théâtrale et picturale au même temps, qui rappelle les natures mortes –nourritures le plus souvent - représentées par Chardin [8]:

«Au souper, sa place (celle de la victime) est ou derrière la chaise de son maître, ou comme un chien à ses pieds, sous la table, ou à genoux entre ses cuisses l'excitant de sa bouche, quelques fois elle lui sert de siège ou de flambeau» [9].

Dans ce rituel incessant, aucune allusion à une dimension idéologique n'est faite, ou à aucune transgression rapportable à une norme envisagée: ce n'est que le corps et la mécanique digestive ce qui intéresse uniquement au libertin (et à Sade), parce que c'est elle qui lui permet de satisfaire sa passion indirectement culinaire qui est la coprophagie, voire la mécanique de la digestion et de l'excrétion.
La combinaison du culinaire et du scatologique parviennent à leur apothéose dans Les 120 journées de Sodome et la nourriture ne prend sa valeur qu'en tant qu'excrément nécessaire aux «lubies libertines»:

Dès le matin, écrit Sade au 19ème jour, d'après quelques observations faites sur la merde des sujets destinés aux lubricités, on décida qu'il fallait essayer une chose dont Duclos avait parlé dans ses narrations, je veux dire le retranchement du pain et de la soupe à toutes les tables excepté à celle des messieurs. Ces deux objets furent soustraits ; on redoubla au contraire la volaille et le gibier. On ne fut pas huit jours à s'apercevoir d'une différence essentielle dans les excréments: ils étaient plus moelleux, plus fondants, d'une délicatesse infiniment plus grande [10].


Le Haut et le Bas


Dans ce renversement de fonctions qui valorisent systématiquement le bas corporel par opposition au spirituel, on pourrait évoquer de nouveau le monde renversé de Rabelais. Pourtant, le chiffre connotatif des deux mondes, celui de Rabelais et celui de Sade est lui aussi renversé, puisque l'un est centré sur le bonheur, l'autre sur l'horreur. Et si une certaine démesure est commune aux deux écrivains, celle-ci contribue à mieux dessiner le héros sadien qui n'est pas un géant mais un ogre, grâce auquel même le goût pour l'hyperbole qui joint les deux écrivains, retrouve une dimension et une explication différentes.
Chez Rabelais, l'hyperbole s'inscrit dans les «difformités extérieures» des personnages qui sont tellement démesurées qu'elles suscitent le rire, tandis que chez Sade la démesure culinaire est «intérieure à ses personnages», et même si elle se manifeste par des actes physiques, elle est le simulacre et le paradigme d'une perversion intérieure qui prend les distances de toute catégorie morale ou idéologique.
Bref, si la jouissance chez Rabelais est étroitement liée au goût de l'excès, chez Sade elle est liée à l'exercice de la pratique, donc à la réalisation d'un rituel voué exclusivement à la perversion qui devient elle seulement le «symbole» évoqué et réalisé.
En plus, si on veut représenter géométriquement les systèmes de Rabelais et de Sade par rapport au circuit de l'alimentation, l'intention de Sade à ce propos est encore une fois bien différente. Chez Rabelais, on envisage une sorte de jeu de correspondances entre le haut et le bas (même s'il s'agit de correspondances renversées), chez Sade il y a plutôt la tentative de rompre avec tout circuit vertical - comme l'a bien écrit Bataille -, qui correspondrait à une sorte d'architecture, à une colonne classique, à une élévation. Pour Sade, il s'agissait plutôt d'instaurer une espèce de circuit circulaire qui prenait la place de toute trajectoire linéaire. Il fallait donc superposer «bouche et anus», de manière que le nouveau centre 11] était le corps des entrailles, des "abats" comme l'écrit Sade. C'est pour cette raison que l'aliment devenu excrément repasse par la bouche et refait mille fois son trajet. Le corps n'est alors qu'un ensemble dominé par les trous, les orifices [12]; il devient un corps pluriel, qui fait allusion à la multiplicité, au groupe, qui sous-entend l'orgie, elle-même dominée et réglementée par la multiplicité anonyme des acteurs qui y participent.


Inversion=Dénaturalisation


Cette destruction de la règle primaire d'un correct cycle alimentaire est la première des perversions sadiennes, une sorte d'a priori conceptuel, qui implique la dénaturation de la bouche de même que de l'aliment, synonyme de l'excrément. D'ici la «nature» aussi en ressort dénaturée, car ce qui est normalement considéré comme haut et bas (voir Rabelais) en vient totalement détruit.
Au point que la différence sexuelle aussi est assujettie à ce procès de dénaturalisation, dans la mesure où masculin et féminin sont des substituts absolument neutres, où l'un vaut l'autre indissolublement.


Permutation


Cette assimilation substitutive de la dichotomie rabelaisienne haut – bas se manifeste explicitement dans des endroits clos, comme les couvents et les châteaux, particulièrement dans le château de Silling des 120 journées.
Il devient le théâtre de toute dissolution et chaque repas peut avoir lieu dans chaque endroit du château qui seulement en apparence évoque le mystère des châteaux gothiques, avec les flèches qui s'élancent vers des hauteurs incommensurables : ce qui en reste du bric à brac «gothique» ce n'est qu'un ensemble de signes qui répètent un hymne assourdissant aux combinaisons, à la circularité, et à la clôture. Et à toute possible permutation.
Encore.
Si le système envisagé par Sade est essentiellement un système voué à la systématicité, il doit se fonder aussi sur la répétition, sur la démesure et sur la saturation. D'ici naît l'importance du détail, de la traduction et de la fragmentation du récit dans d'innombrables détails, qui permettent au discours de s'élargir, à la parole multipliée de signifier le «tout dire» qui est essentiel dans l'ouvrage sadien.


Économie


On a déjà souligné que cette attitude n'a rien à voir avec tout souci réaliste, mais avec son contraire, avec le fonctionnement économique du corps libertin, un corps «mécanisé» qui reste central, même s'il est percé, bouleversé, reconstruit et détruit. Le repas et sa description minutieuse permettent au libertin de récupérer ses forces perdues pendant l'orgie. L'énonciation ainsi détaillée permet aussi au narrateur de placer toujours le corps, mille fois reconstitué après avoir été fracturé et détaillé, dans le centre du texte, tout en sauvegardant de manière dérisoire la métaphore rousseauiste de la centralité de la circonférence. Si chez Rousseau elle signifiait l'utopie de l'égalité, chez Sade, elle représente la dérision d'une utopie jugée impossible ainsi que toute autre croyance ou utopie . Et le jeu du corps percé et reconstitué métaphorise aussi le texte brisé (voir la présence obsessionnelle des détails) et le texte reconstitué. Voilà le sens du terme «économique» appliqué au discours libertin, qui est dévoilé par les mots mêmes de Mme Delbène qui en reconstitue le principe :

Déjeunons mes amies, restaurons-nous, lorsqu'on a beaucoup déchargé, il faut réparer ce qu'on a perdu [13]

ou bien:

un repas délicieux, que nous fîmes nues, nous rendit bientôt les forces nécessaires pour recommencer [14].


Le détail apparent


La nourriture détaillée est donc chez Sade un élément fonctionnel et systématique. Dans La nouvelle Justine ou les malheurs de la vertu, l'intendante du couvent de Sainte-Marie-des Bois mange un «canard truffée, un pâté de Périgueux, une "mortadella" de Bologne et boit six bouteilles de champagne». Le menu est toujours exhaustif, et rien n'est laissé à l'allusion et ainsi que chez Proust, Zola, Flaubert, on sait toujours ce que mangent les personnages pour s'introduire au plaisir. Seul le pain est détesté par Sade, parce qu'il semble représenter une sorte de moralité qui ne peut avoir aucune trace dans les rîtes sadiens: le pain évoque la vertu, le travail, la fatigue, la pauvreté et aussi une sorte de moyen de «chantage», car il est un symbole de l'oppression (les tyrans menacent le peuple de le priver du pain). Mais comme nous le dit Barthes 15], le pain est surtout un élément de la machinerie textuelle et corporelle de Sade, car il est considéré un mélange pestilentiel d'eau et de farine qui s'introduit dans la vision sadienne du corps. Il ne peut pas faire partie de la vie quotidienne des sérails car il produirait des indigestions qui empêcheraient la coprophagie. En outre, le détail en général, mais plus précisément la dénomination de chaque aliment est d'autant plus nécessaire car seulement «la puissance du détail entraîne le désir d'exécution, l'envie d'imitation pratique» 16].

Une question qui se pose concerne l'effectif intérêt pour les aliments de la part de Sade, car des 120 journées à l'Histoire de Juliette, in en cite beaucoup. Des volailles aux gibiers, des pâtés au jambon, des perdrix au veau, mouton, les aliments nommés par Sade se lient [17] «aux voluptés libidineuses des libertins, à leur goût aristocratique de dépenser au maximum pour les plaisirs de l'estomac et du sexe, au plaisir sinistre d'obliger leurs victimes à rejeter toute nourriture digérée ou non, dans ses divers états, gazeux, liquides et solides». Seulement la perte de sang est noble pour les victimes, qui parfois sont aussi obligées à servir à table des plats ou des plateaux où on les mutile ou on les tue avec des fourchettes brûlantes. C'est le cas des moines de Sainte-Marie-des-Bois qui aiment à rôtir, bouillir et hacher les coupables de leur sérail (Histoire de Justine ou les malheurs de la vertu). Pourtant, même dans le cas de repas décrits avec grande précision [18], le détail est le plus souvent apparent. C'est l'effet - liste qui intéresse Sade, l'hypertrophie qu'elle produit hors et au de là de tout souci réaliste. C'est le même effet qui se produit par rapport au vin que Sade classifie de manière obsédée mais qui n'est que l'objet où s'exerce le désir des maîtres, qui, ainsi que leurs victimes, seront souillés ou brouillés («les moines de Sainte-Marie-des-Bois ne boivent que les vins les plus rares» [19], mais «dont leurs duègnes s'étaient préalablement lavé les fesses, le cou, les aisselles, la bouche et le trou du cul [20]» ). D'autant plus se manifeste le désintéressement effectif de Sade vers la nourriture dans la mesure où il parvient à assimiler la contre - nourriture (sang, merde etc.) à la nourriture elle - même. Toujours la permutation est en cause, et c'est aussi grâce à elle que Sade touche le plus haut degré de transgression


Coprophilie et cannibalisme : la Société naturelle


La totale absence d'intérêt chez Sade pour toute valeur intrinsèque de la nourriture à la faveur de tout ce qui entoure le corps a été mise en relation avec une attitude similaire qu'on retrouve chez Pontormo, qui assimile tout moment coprophagique à celui de la nourriture [21] . C'est la totale absence de toute tentation spirituelle, et la totale absence de tout souci moral qui rapprochent Sade de Pontormo, lui aussi n'intéressé qu'aux phénomènes. Bien différent de ce qu'on retrouve chez Rousseau, pour lequel le bien être physique ne s'appuie principalement que sur une idée de nourriture saine, qui privilégie les aliments végétaux qui enrichissent le côté moral de l'individu :

On lit dans l'Émile :

J'ai quelquefois examiné ces gens qui donnent de l'importance aux bons morceaux, qui songeaient en s'éveillant à ce qu'ils mangeraient dans la journée, et décrivaient un repas avec plus d'exactitude que n'en met Polybe à décrire un combat. J'ai trouvé que tous les prétendus hommes n'étaient que des enfants de quarante ans sans vigueur et sans consistance. La gourmandise est le vice des cœurs qui n'ont point d'étoffe.
L'âme d'un gourmand est toute dans son palais, il n'est fait que pour manger , dans sa stupide incapacité, il ne sait juger que des plats, laissons-lui sans regret cet emploi [22].


L 'absence totale de morale est au contraire centrale chez Sade, qui exploite aussi le repas en tant que tel pour souligner l'absolue indifférence des libertins face à leurs victimes. C'est le cas de Noirceuil qui se nourrit du cœur d'un de ses fils [23]:

«Il se jette sur son fils Phaon, l'encule, se fait foutre et m'ordonne, en me faisant branler par Théodore, d'arracher le cœur de l'enfant qu'il fout et de le lui offrir à dévorer. Le vilain l'avale, en plongeant, au même instant de sa décharge, un poignard au sein de son autre fils .


Ou Juliette, qui sur demande de Noirceuil, cuit sa petite fille Marianne :

Il [Noirceuil] saisit cette malheureuse enfant et la jette, nue, au milieu des flammes ; je l'aide, comme lui, je m'arme d'un fer pour repousser les mouvements naturels de cette infortunée…Marianne est rôtie…elle est consumée [24].

Ce n'est donc qu' à travers la transgression et l'abolition de toute perspective spirituelle, qu' il y a ( ce qui est commun à Sade , à Jacopo da Pontormo - qui dans ses ouvres se laisse aller à une considération obsessionnelle des aliments - et à Grimod de la Reynière), une reprise et une constante conformation de la centralité du corps et de ses fonctions primordiales. Dans ses rappels constants à la coprophagie, Sade encore une fois se relie aux manuels de cuisine qui avaient vu le jour dans ces années, en particulier à L'Almanach des Gourmands de Grimod de la Reynière (1803 ), repris ensuite dans le chapitre «Ablutions» des Méditations gastronomiques de Brillat-Savarin (1826). Ici l'art culinaire est considéré comme une sorte de spéculation philosophique, centrée sur des manifestations physiologiques qui suivent aussi bien l'ingestion que la déglutition et l'évacuation .


La victoire du cercle


C'est surtout dans les textes fictifs de Sade que le rôle de l'aliment devient aussi l'objet de problématiques ou de considérations sociopolitiques, comme si, par rapport à l' «infinitude» de la parole sadienne, on voulait repérer une clef de lecture positive de son œuvre et de son système.
Les textes le plus souvent pris en exemple ont été Aline et Valcour et Les 120 journées de Sodome du premier, en particulier, le récit sur l'île de Tamoé et le royaume de Butua, raconté par Sainville; du deuxième, la microsociété libertine qui habite le sinistre château de Silling. Dans les deux cas, il s'agit de sociétés expérimentales, dans lesquelles la clôture est la condition de leur existence même, ainsi que l'est la pratique expérimentale tout court.
L'île de Tamoé propose comme alternative à l'ordre existant une société fondée sur la perfectibilité ; elle se fonde sur des principes moraux,- le bien et le mal- et vice et vertu gardent leurs valeurs traditionnelles. Si les «fictions agréables» appartiennent à Tamoé, ce sont les «cruelles vérités» qui habitent Butua, qui contrastent avec évidence avec l'esprit égalitaire et harmonieux de l'autre. L'étude et la pratique de l'agriculture sont essentielles pour les habitants de Tamoé, qui doivent aussi se consacrer – surtout les filles - à l' «art de préparer les mets». Seulement les produits de la terre garantissent le bonheur et la survivance de cette société (arbres de fruit à pain, palmiers, canne de sucre); la viande est exclue en tant que signe de corruption, car elle provoque la détérioration des organes, les infirmités et un raccourcissement de la vie. Donc «le savoir agricole, de marque physiocratique et le savoir manger» [25] constituent l'ethos de Tamoé, où le discours alimentaire influence les tempéraments, et dessine un régime sociopolitique dépourvu de conflits.
Les principes directeurs de Tamoé,- raison, ordre, tempérance, non violence- sont remplacés à Butua par la passion, la violence et l'excès. L'égalitarisme est substitué par la hiérarchie, la superstition prend la place de la religion naturelle. Le régime végétarien est substitué par le régime cannibale et toutes les activités gravitent autour de l'homme viande. Les jagas, les sauvages du lieu, sont d'abord torturés en guise de cannibalisme anticipatoire, puis mangés sans cérémonies, cuis mais aussi crus.
Pourtant, comme déjà pour le rapport haut et bas, c'est encore une fois la circularité géographique de l'île l'élément qui anéantit toute symétrie possible entre les deux utopies qui, ainsi que le couple bouche - anus et les idées des philosophes contemporains de Sade, deviennent interchangeables et tout cela finit pour consacrer le cannibalisme et l'anthropophagie comme éléments métonymiques d'une société où dominent les appétits des maîtres et leur désir de domination. Pour Sarmiento, manger un bœuf ou un homme revient à la même chose. Ainsi que l'espace (= cercle), la temporalité aussi est soumise à un procès de distorsion, puisqu'elle suit une progression verticale qui, comme dans le cas des 120 journées, permet la progression de l'appétit et consacre comme unique «centre» l'appareil digestif.
Le cycle quotidien de la digestion se fait au rythme de cinq plats par jours pour un total de 600 plats, et tout ce rituel a pour but de mettre en appétit le lecteur. Donc la lecture devient elle même une sorte de consommation soit des plats, soit des passions alimentées par les récits des historiennes, qui déterminent l'évolution et la gradation des passions, de la passion simple à la passion cruelle et meurtrière. À mesure que l'écriture s'intensifie, s'intensifie celle de la phagie. À mesure que le texte se prolonge, la narration représente des cas de vampirisme gastronomique : le sang victimaire servira à fabriquer le boudin.
La victime est gonflée avec des boissons, on noie les pauvres victimes avec les excréments, on cuit la victime à petit feu, on mange avec avidité les corps torturés. Le libertin, le lecteur, le spectateur sont insatiables et parviennent à priver l'autre de la nourriture en le mangeant.
Si la coprophilie est constante dans Les 120 journées, le cannibalisme et l'anthropophagie ont une place majeure dans Aline (et dans l'Histoire de Juliette). Dans Aline, le sauvage de Butua est «naturellement» libertin, parce qu'il agit selon les vues de la nature et non contre des préjugés, ou sous quelque pulsion sexuelle. À Butua, on peut se procurer la chair des prisonniers ou des criminels dans les boucheries et un aliment comme le vin crée soit l'état d'ivresse soit un extraordinaire besoin de jouissance . Et surtout, Sade dans Aline envisage un «aliment» qui puisse intervenir dans les mécanismes du corps et sur l'esprit [26]. Cela peut se réaliser à une seule condition, que l'âme, matérielle, ne se distingue pas du corps. Comme l'ont écrit ses maîtres [27] d'Holbach et la Mettrie, Sade parvient à considérer l'âme soit une propriété de la matière, soit une matière subtilisée. Et cette continuité confirme nettement le matérialisme de Sade, selon lequel tous les préjugés peuvent tomber au moment où l'homme peut se révéler viande. Voilà alors que le cannibalisme, dernier atterrissage de l'anthropologie sadienne, en constitue l'a priori et la conséquence théorique. Á la suite de d'Holbach, Sade reconnaît à la matière et à ses «parties primitives», tels que l'air, l'eau et le feu, la possibilité de se combiner diversement, de se réunir et de s'assimiler à l'aide d'un mouvement combinatoire continu et provisoire. Tout se résout en un mouvement perpétuel, tout est pris dans un cycle infini de métamorphoses circulaires: la génération, la nutrition, la conservation, la destruction sont des transformations gratuites mais réglementées par des lois propres. Tout acte, soit-il une naissance ou une mort ou un crime, sont des actes physiologiques et «naturels» qui aboutissent à une création. Ce n'est pas par hasard si les effets de la nourriture sur les libertins sont décrits par des termes scientifiques : échauffement, exaltation, irritation, électrisation. Ils constituent l'âme et le moteur de la «machine animale», où l'aliment des banquets sadiens n'est qu'un instrument de son matérialisme, ou bien, en tant que preuve et mécanisme du déterminisme physique, le possible instrument extrême de notre liberté.
Dernier point interrogatif, qui représente le véritable héritage intellectuel que Sade nous a laissé.


Pubblicato il 11/02/2013
Note:


[1] Cf. Daniela Gallingani. Gusti e disgusti: la tavola e il cibo nella letteratura e nel cinema, in Storia d'Italia, Annali 13, L'Alimentazione, Einaudi, 1998, pp. 929-948.

[2] Gastrologia, "Lectures", n. 2, 1979.

[3] Cf. Noëlle Châtelet, Le Libertin à table, dans Sade, écrire la crise, Colloque de Cérisy, Belfond, 1983, pp. 67-85.

[4] Sade, Oeuvres Complètes, Cercle du Livre précieux, 1966, t. VIII, p. 405.

[5] Ibid., p. 138.

[6] Ibid., t. X, p. 110 sq.

[7] Ibid., t. IV, pp. 259-260.

[8] Cf. René Démoris, Chardin et la cuisine, «Dix-Huitième Siècle», 15, 1983, pp. 136-154.

[9] Sade, Oeuvres complètes, cit., t. XIII, p. 148.

[10] Ibidem, p. 149.

[11] Sur la circonférence come modèle visuel et symbolique, cf. Georges Benrekassa, Le concentrique et l'excentrique: Marges des Lumières, Payot, 1980.

[12] Cf. Marcel Hénaff, Sade. L'invention du corps libertin, P.U.F., «Croisées», 1978.

[13] Sade, Histoire de Juliette, dans Oeuvres completes, cit., t. VIII, p. 19.

[14] Ibid.

[15] Roland Barthes, Sade II, dans Sade, Fourier, Loyola, Seuil, 1971, p. 115.

[16] cfr. Philippe Mengue , L'ordre sadien, Kime éd., 1996, p. 94.

[17] Cf. Béatrice Bomel-Rainelli, Sade ou l'alimentation générale, «Dix-Huitième Siècle», 15, 1983, pp. 199-213.

[18] Voire le souper de Silling, cfr. Sade, Oeuvres completes, t. XIII, pp. 87-88.

[19] Sade, Histoire de Justine, dans Oeuvres completès, cit., t.VII, p. 81.

[20] Ibidem.

[21] Cf. Alberto Capatti, Il palato e le interiora, ovvero la "Suite de l'Almanach des Gourmands, dans «Lectures», 2, 1979, pp. 175-192.

[22] J-J. Rousseau, Émile, Livre II, dans Oeuvres Complètes, Éd. de la Pléiade, IV, 1969, p. 410.

[23] Sade, Histoire de Juliette ou La prospérité du vice, dans Oeuvres complètes, cit., pp. 322-sq.

[24] Ibidem.

[25] Cf. Béatrice Fink, Lecture alimentare de l'Utopie sadienne. La fin des utopies, dans Sade, écrire la crise, cit., p. 181.

[26] Sade, Aline et Valcour, dans Oeuvres Complètes, cit., t. IV, p. 138.

[27] Béatrice Bomel- Rainelli, Sade ou l'alimentation générale, cit., p. 203.
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