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Indice

Tema n.15:

Des peurs et des hommes. L’expression de la peur dans «Les Croix de bois» de Roland Dorgelès

Le sentiment de la peur a fait l’objet d’études psychologiques, linguistiques[1] et littéraires visant à en illustrer, dans la mesure du possible, les différentes facettes. Selon le psychologue Pierre Moscovici, la peur a une fonction primordiale, strictement utilitaire, elle sert à préserver la vie de tout être vivant et, en ceci, c’est l’animal qui prime. L’homme, quant à lui, a un rapport ambivalent avec la peur, un sentiment de répulsion et d’attrait qui peut s’avérer dangereux – « [L]a peur maintient en état d’alerte. Tous les organismes vivants connaissent cette condition. J’ai observé parfois les animaux : ils sont toujours en état d’alerte. Leur peur permet leur sauvegarde. Le problème avec l’homme est qu’il est aussi attiré par l’objet qui fait peur, et cela me fait peur »[2] – mais qui a sa place dans maints genres littéraires, comme la chanson de geste française[3], le roman gothique, le récit fantastique et le roman policier, où il constitue un ressort narratif puissant. Dans l’œuvre qui nous intéresse, Les Croix de bois de Roland Dorgelès, la peur traverse le roman tout entier comme un fil rouge rehaussant le thème principal, celui de la première Guerre Mondiale.

Roland Dorgelès, alias Roland Lécavelé, est né le 15 juin 1885 à Amiens dans la Somme. Après de courtes études à l’École des Arts décoratifs à Paris, il entame dès 1904 une carrière de journaliste et collabore à plusieurs revues comme « Paris-Journal », « L’Homme libre » et « Comœdia ». A partir de 1907, il signe ses œuvres du pseudonyme de Dorgelès. Bien que réformé pour des problèmes de santé, il s’engage volontaire le 21 août 1914 et l’année suivante il commence la rédaction des Croix de bois[4] qui sera bientôt reconnu comme son chef-d’œuvre.

Le roman paraît en 1919 juste après la démobilisation de l’auteur et la même année il rivalise avec A l’Ombre des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust pour le Prix Goncourt, obtenant inopinément le prix de « La Vie heureuse », futur Prix Fémina.[5] Ceci lui vaut un triomphe éditorial, relatif certes, mais bien réel et point éphémère.[6] Dès 1920, le Directeur de la « Revue hebdomadaire » François Le Grix l’affirme en connaissance de cause, décernant à l’ouvrage « une place éminente » dans la catégorie des livres à succès destinés à survivre[7] malgré le sujet épineux – le conflit mondial – qu’il juge « plus rebutant que tentant pour un artiste »:


Dans la série peu nombreuse des livres de guerre qui ont fait recette et ont chance de demeurer, il est vrai que celui-ci mérite une place éminente, sinon la première. Ce n’est pas le livre le plus artiste, sur un sujet plus rebutant que tentant pour un artiste […] Mais les Croix de bois sont peut-être, sur une matière immense et contradictoire, le livre le plus total qui ait été fait, sans qu’il arrive à l’être complètement.[8]


Selon lui, les mérites de cet ouvrage, ce sont non seulement la capacité qu’a l’auteur de faire revivre un corps collectif – « plutôt un tout que des individus, une cellule de cet immense corps supplicié que fut notre armée »[9] –, mais encore sa fidélité, son impartialité et sa mesure. Le Grix n’en dissimule cependant pas les défauts, à savoir le manque de composition et l’absence presque totale de figures mémorables, qu’il justifie par le caractère éminemment anonyme et répétitif de la guerre de tranchée : « Est-ce que cette guerre n’a pas été faite par des anonymes ? […] Ne fallait-il pas que tous ces visages se confondissent en un seul ? […] cette atroce aventure a-t-elle été autre chose qu’une redite dans le hasard et dans l’horreur, s’aggravant de jour en jour pendant quatre ans ? »[10]

Deux lustres plus tard, dans son ouvrage incontournable sur les témoignages de la Première Guerre Mondiale, Témoins (1929), John Norton Cru[11] a exprimé des critiques très sévères sur le roman de Dorgelès, lui reprochant des inexactitudes géographiques et chronologiques ainsi que des excès dans les images décrites. Voilà pourquoi, dans des articles confiés à la presse de l’époque, Dorgelès s’est défendu d’avoir voulu faire œuvre de précision documentaire, son but étant un autre. La genèse du roman, explique-t-il, s’est faite sans parti pris ni méthode, pour ainsi dire par imprégnation du meilleur et du pire de la guerre; l’œuvre se composant d’elle-même, presque à son insu: « Je n’avais pas encore pensé nettement à un livre, mais sans que je l’eusse voulu, il s’édifiait de lui-même. Non par l’enchaînement des faits, puisque, dans mes récits, j’ai négligé ce canevas facile, non par l’accumulation des notes, puisque la plupart furent perdues, mais par ce long enseignement de grandeur et de misère, d’héroïsme et de férocité ».[12]

La composition s’est fondée sur l’imbrication indissociable du réel et de l’imaginaire, de sorte que le résultat ne tient pas du romanesque mais de la récréation d’une réalité tragique:


Je ne saurais mieux montrer comment fut composé mon livre. Là comme ailleurs, j’ai incorporé dans un récit imaginaire des éclats de vérité. Ce n’est pas du roman, ce ne sont pas des Choses vues : c’est, en quelque sorte, de la réalité recréée. […] Partout, ainsi, j’ai déformé, imaginé, refondu, et il s’est fait, dans mon esprit, un si tragique alliage que je ne saurais plus reconnaître aujourd’hui la fiction de la réalité.[13]


Inutile donc de chercher des clés, des correspondances avec des personnes réelles; à part le nom du jeune Demachy, les personnages sont « humainement vrais » mais fictifs et pour cause : la pudeur a empêché l’auteur d’exploiter la vie réelle de ses amis morts au combat:


Demachy? Je n’ai emprunté que son nom à mon ami du 39e, et, Dieu soit loué, il est revenu vivant. Bouffioux, Bréval, Broucke, Lemoine? Tous humainement vrais, mais pas un véritable. | J’aurais eu honte de fouiller dans mes souvenirs pour déterrer les camarades que j’ai le plus aimés, j’aurais eu honte de faire des phrases avec leur agonie, d’exploiter leur souffrance, de trahir leurs secrets. Mes deuils, je les ai gardés.[14]


Pour ce qui est du titre, il s’impose à son esprit lors d’une vision de tombes provisoires de soldats, avec leurs croix de bois précaires, « [t]outes pareilles : une bouteille au pied, pour retrouver le nom. Et une cocarde au cœur, ainsi que les conscrits… »[15] Cette image le pousse à s’identifier à tous ces jeunes hommes réunis sous le même objet symbolique: « j’ai brusquement compris que, morts ou vivants, nous ne formions qu’une immense armée, sous un unique emblème : des croix de bois, rien que des croix de bois… Mon livre avait trouvé son nom».[16]

Ce qui frappe le lecteur, surtout lors d’une seconde lecture, c’est la récurrence du motif de la peur car s’il y a un sujet qui a des chances d’attirer les foudres de la commission de censure[17] en temps de guerre, c’est bien celui-là: qui dit « peur » avant la fin du conflit dit « défaitiste », bref ennemi de la patrie discréditant son armée et son pays. Or, Les Croix de bois paraissent justement en 1919 et, ne courant presque plus aucun risque de sanction, témoignent d’une démobilisation de l’esprit et de la parole, ce qui n’était pas encore le cas pour Le Feu de Barbusse, paru en 1916 et honoré du Prix Goncourt en pleine guerre.

La vérification est vite faite. Si nous réalisons une enquête lexicologique ayant comme corpus les deux romans, et comme outil la Base textuelle Frantext, les résultats sont diamétralement opposés. Dans le roman de Barbusse le mot « peur » est présent, mais il ne paraît que onze fois et dans des phrases pour la plupart anodines : «Frémissant, ruisselant de sueur, il a l’air d’avoir peur», il a l’air, c’est juste une apparence, une impression non confirmée par la réalité ; la phrase « [l]e gendarme fait positivement peur à l’habitant » peut être lue comme une vérité générale ; « [o]n ne les [ces africains] interpelle pas, ceux-là. Ils imposent, et même font un peu peur», n’est qu’une remarque exprimant la peur atavique de l’étranger, de l’inconnu, bref de l’altérité. L’adjectif « effrayant » joue presque le rôle d’un augmentatif : «l’inconfort [est] effrayant », le « masque [est] effrayant », comme l’est « leur effrayant voyage ».

Le verbe « craindre » n’est présent que deux fois. Dans le premier cas, dans l’escouade on craint d’attirer l’attention de personnages importants par le bruit des conversations – « – débloque ! Lui souffle Farfadet, craignant qu’avec “sa grande gueule” Barque attire l’attention des puissants personnages » – , alors que dans le second, la crainte est attribuée à l’ennemi allemand, Fritz par antonomase dans le lexique courant de la guerre,[18] qui aurait peur d’une attaque et redoublerait ainsi ses bombardements : « Fritz en met. l’craint une attaque ; i’s’affole. Ah ! C’qu’il en met! »

Le mot « crainte », les adjectifs « peureux », « craintif », les adverbes « peureusement », « craintivement » sont tout simplement absents ! Le participe « effaré » décrit les attitudes des piétons parisiens dans la métaphore « le poulailler effaré des piétons », donc la peur n’effleure nullement l’armée, elle ne concerne que les civils de l’arrière qui vaquent à leurs affaires: « Toute cette population effarée roule par paquets compacts ».

Or, dans Les Croix de bois, le champ lexical proprement dit de la peur totalise 148 occurrences, réparties sur plusieurs radicaux : « peur » (64)[19] l’emporte largement, suivi en deuxième position de « crainte » (25) ;[20] ensuite, presque à égalité, d’« effroi » (14)[21] et d’« angoisse » (13)[22] . A égalité, se signalent « effaré » (6), « épouvante » (6),[23] « horreur » (6),[24] talonnés de « hagard » (5)[25] et « terreur » (3) ;[26] dans un registre nettement plus familier et en tout derniers, ressortent « foireux » (3), la locution « avoir la tremblote » (2) et « flanchards » (1). Ce champ lexical, qui est déjà très bien représenté, s’élargit si l’on inclut les termes relevant des phénomènes de somatisation de la peur : la nervosité (5 occurrences)[27] et les tics (7) tirant les traits des soldats.

Quand Norton Cru accusera Barbusse et Dorgelès de n’avoir jamais décrit « la peur sous le bombardement, l’angoisse avant l’attaque »[28] Dorgelès réagira avec véhémence, décelant dans ses critiques « le comble de la mauvaise foi ou de l’aberration »[29] et il dit vrai. Comme on vient de le démontrer, Norton Cru n’a pas tort, quand il parle du Feu de Barbusse, celui-ci ne décrit pas à proprement parler la peur, mais ce n’est pas du tout le cas pour Dorgelès. Voilà pourquoi il nous a semblé souhaitable d’approfondir cette impression par une analyse plus fouillée du texte, à la recherche des peurs et des hommes qui les ressentent. Nous allons donc organiser notre contribution en trois parties selon les sujets qui éprouvent le sentiment de la peur et selon une gradation qui va de l’individu à la collectivité.


 


1. Les peurs du nouveau

La peur se glisse dans le roman presque à la dérobée à travers le personnage du ‘nouveau’, ou du ‘bleu’ comme on disait dans l’armée pour désigner une jeune recrue. C’est un étudiant en droit, frais débarqué de Paris, qui attire l’attention dans l’escouade des poilus, étant un « soldat trop propre qui parl[e] poliment » (p. 11).

Dès son arrivée Gilbert Demachy étonne ses camarades par ses accessoires – il est « coiffé d’un beau képi de fantaisie et chargé d’une large musette[30] de moleskine blanche » (p. 9) que Dorgelès exhume de son expérience personnelle[31] –, symptômes d’une vie aisée de noble ou de bourgeois qui ne manquent pas de lui attirer des moqueries immédiates. Le vieux Sulphart s’exclame d’abord indirectement, lançant une appréciation ironique sur l’apparence du jeune homme et sur son képi qu’il réduit à une simple casquette de civil – « – Il est tout bath, avec sa petite casquette» (ibid.) – rabaissée par l’emploi du diminutif « petite». Bref, il s’agit bien d’un bleu, qui s’apprête à devenir la tête de turc du bataillon.

Quand il voit sa musette militaire, Sulphart n’en croit pas ses yeux, en toute logique elle n’aurait pas sa place en première ligne, elle est trop voyante, on dirait un sac d’écolier et il se lance alors dans un conseil paradoxal où il brandit la peur comme un épouvantail: au cas où il redouterait de ne pas être assez visible comme cible pour les soldats allemands, Gilbert pourrait « emporter un petit drapeau et jouer de la trompette », cela ne manquerait pas son effet ! « Alors, il éclata. – Hé vieux ! cria-t-il, c’est exprès pour monter aux tranchées que tu t’es fait tailler ta gibecière? Si des fois t’avais peur que les Boches ne te repèrent pas assez, tu pourrais peut-être emporter un petit drapeau et jouer de la trompette » (pp. 9-10).

Cette peur, encore hypothétique pour l’instant, se précise bientôt, quand Gilbert découvre l’écurie qui servira de chambrée à l’escouade entière. La promiscuité qui s’annonce inévitable ne peut que l’écœurer et l’effrayer, il voudrait au moins qu’on garde la porte ouverte malgré les rigueurs du mois de novembre pour avoir de l’air frais et éviter toute contamination, mais il se fait rabrouer par un autre soldat : « Mais on ne va pas tout garder fermé ici, s’écria-t-il, on va au moins laisser la porte ouverte ? […] Non, […] grogna Fouillard. La porte ouverte, tu veux donc nous faire crever? » (p. 19) Dans son omniscience, le narrateur explicite la pensée craintive du personnage: le lieu choisi, la proximité indésirable et le sans-gêne de ses frères d’armes, ainsi que le manque d’hygiène et les odeurs corporelles, tout cela lui répugne et lui fait peur: « La pensée de dormir, entassé sur la paille avec ces hommes pas lavés, l’écœurait, l’épouvantait. Il n’osait pas le dire, mais, effrayé, il regardait Fouillard son voisin, qui, ayant déroulé sans hâte ses molletières boueuses, retirait ses gros souliers » (ibid.).

Ne pouvant mieux faire, il sort naïvement de son sac un flacon d’eau de Cologne pour en imbiber son mouchoir, suscitant immanquablement un commentaire impitoyable de la part de Fouillard : celui-ci lui sert l’une des pires insultes dans le milieu militaire de l’époque, culturellement imprégné d’un idéal de virilité guerrière, le traitant d’efféminé: « Il a tout d’la gonzesse, ce mec-là… » (p. 20). Inutile d’insister, d’invoquer des arguments raisonnables, preuves à l’appui – la fermentation de la paille fraîche, le risque d’asphyxie –, Fouillard est inébranlable et le réduit au silence: « Mais, c’est très malsain, vous savez, insista-t-il ; surtout qu’il y a de la paille fraîche… Cela fermente… Il y a eu des cas d’asphyxie, souvent… Cela s’est vu… | -T’en fais pas pour l’asphyxie » (ibid.).

En effet, cette promiscuité, c’est bien la moindre des choses… Gilbert qui débarque aux premières lignes au mois de novembre, quand la guerre a déjà évolué vers la guerre de position, est pressé de voir le danger et le feu qu’il a imaginés d’après ses souvenirs scolaires, comme Dorgelès l’a fait à son tour: « J’étais si impatient d’aller voir la bataille – ces batailles qu’on se représentait encore comme des tableaux à la Neuville – […] » (ibid.). Dans son enthousiasme juvénile Gilbert ne veut pas manquer cette expérience, il apprécie le son mélodieux des premières balles – « Tu entends ? C’est des balles. | Gilbert écouta, amusé. Cela lui plaisait que les balles eussent ce joli son de guêpe. Et il ne pensa même pas que cela pouvait tuer » (p. 37) – et il respire à pleins poumons l’odeur enivrante de « son » premier obus : « Un éclair éclata avec un terrible fracas de cuivre et de ferraille. Les éclats, en jurant, vinrent fouetter le sol, et l’âcre fumée se rabattit. | Gilbert, à genoux, le cœur dansant, respira une large goulée de son premier obus. | – “Cela sent bon”, pensa-t-il. […] Le vent, en dénouant les tourbillons épais, apportait jusqu’à nous une haleine de soufre, une forte odeur de poudre. Gilbert la respirait, à s’en saouler » (pp. 38, 42).

Cet emballement, cependant, ne fait pas long feu : comme beaucoup de ses frères d’armes, il éprouve une forte déception, la guerre ne correspond pas à l’image qu’il s’en est faite pendant ses lectures, c’est une séquelle de longues veillées, de marches harassantes, de coups de feu sporadiques tirés par des ennemis invisibles. Il voudrait éprouver une émotion quelconque, même les frissons de la peur feraient l’affaire : « Les yeux tournés vers les premières lignes, il cherchait cependant à voir les fusées, entre deux murs. C’était pour lui une déception, cette première vision de la guerre. Il aurait voulu être ému, éprouver quelque chose, et il regardait obstinément vers les tranchées, pour se donner une émotion, pour frissonner un peu » (pp. 35-36).

Malgré ses tentatives réitérées de s’exalter, il semble anesthésié: « Mais il se répétait : “C’est la guerre... Je vois la guerre” sans parvenir à s’émouvoir. Il ne ressentait rien, qu’un peu de surprise. Cela lui semblait tout drôle et déplacé, cette féerie électrique au milieu des champs muets » (ibid.). L’occasion de ressentir cette émotion tant désirée ne va toutefois pas tarder, ce sera la peur du cadavre, non de la simple vue du corps inerte, mais la crainte du contact direct avec le corps inanimé d’un de ses semblables. Cela lui rappelle peut-être les frayeurs enfantines engendrées par la lecture ou l’écoute de récits fantastiques avec leurs cohortes de spectres malveillants: « Il avait aperçu, couchés dans l’herbe, les premiers cadavres. C’était la bonne route. Au premier qu’il frôla, il eut un brusque geste d’effroi, la peur de la main froide qui allait l’agripper. L’homme était tombé en boule, les genoux repliés, semblant continuer dans l’infini sa terrible prière. | Gilbert n’osait plus avancer, la peur au ventre, les jambes molles. Il se serra brusquement contre le caporal » (pp. 51-52).

La peur s’empare d’emblée de son corps, surtout de son ventre et de ses membres, le choc le déstabilise, l’immobilise, mais ce n’est que sa première expérience ; l’exposition réitérée à de tels phénomènes l’immunisera inévitablement contre toute appréhension. La vision d’un groupe de cadavres ou de ce qui en reste comme dépouilles mortelles réifiées – « cela avait vécu » – ou comme bribes d’uniformes – leurs capotes aplaties – l’attristera énormément, bien-sûr, mais il n’aura plus peur et il arrivera, même si c’est à grand’peine, à récupérer les papiers d’identité d’un soldat pour les transmettre à ses supérieurs et aux proches de la victime:


Un peu plus loin, les capotes se serraient par grappes. Elles étaient si plates déjà, les corps si vides, qu’on pouvait à peine s’imaginer que cela avait vécu, que cela courait... Une détresse infinie pesait sur le cœur de Gilbert. Ils ne lui faisaient plus peur à présent. A-t-on peur de ceux qu’on aime ? Faisant un effort sur lui-même, forçant ses mains qui ne voulaient pas, il se pencha sur un cadavre et déboutonna la capote, pour prendre les papiers. Il eut à peine un frisson nerveux, quand il sentit la chair froide du cou, sous ses doigts craintifs (p. 52).


La peur semble abandonner le corps de Gilbert, ses mains rechignent à cette tâche ingrate impliquant le contact physique avec la mort, la peur résiduelle se réfugie par synecdoque dans les extrémités, dans « ses doigts craintifs ». Ce n’est encore rien toutefois en comparaison avec sa toute dernière expérience de la peur, au moment de sa propre agonie, après une blessure mortelle au ventre: « La peur le reprit. Pourquoi serait-il seul vivant dans cette forêt hantée? Pour rester couché là, ne fallait-il pas être muet comme eux, froid comme eux? C’était forcé, il fallait mourir… » (p. 261).

Il redoute que les brancardiers n’arrivent pas à temps pour le secourir, qu’on ne le voie pas ou qu’on ne l’abandonne le croyant mort alors qu’il est simplement évanoui ou endormi. Il évite sa blessure, ne la regarde ni ne la touche afin d’exorciser sa toute dernière compagne, la peur: « Il n’avait pas encore osé toucher sa blessure, cela lui faisait peur, et sa main s’écartait même de son ventre, pour ne pas sentir, ne pas savoir » (p. 263). Cette dénégation accomplie, il ne lui reste plus qu’à bercer ses derniers instants de vie en chantonnant une chanson du bon vieux temps:


Il fallait rester ainsi longtemps, tant qu’il faudrait, jusqu’à ce qu’on vienne. Il ne fallait plus penser à rien, s’obliger à ne plus penser. Alors, d’une voix étranglée qui s’effrayait elle-même, il se mit à chanter:


En revenant de Montmartre,

De Montmartre à Paris,

J’rencontre un grand prunier qu’était couvert de prunes.


Voilà l’beau temps… (p. 265, italique dans le texte).


 


2. Les peurs des ‘réprouvés’

D’une tout autre nature sont les peurs des réprouvés. Ceux que j’appelle les ‘réprouvés’ incarnent des types humains qu’on rencontre dans toutes les guerres et dans la littérature de témoignage: lâches, déserteurs, profiteurs et espions. Leurs peurs relèvent encore du domaine de l’individualité, mais à la différence des craintes excusables de Gilbert – peurs de l’inconnu, de l’abandon et de la mort – elles sont de tout temps stigmatisées.

Dans notre roman le lâche s’appelle Bouffioux, il est maquignon de son métier, il fait des pieds et des mains pour ne plus jamais monter à l’attaque après la défaite de Charleroi[32] de fin août 14, ses camarades le méprisent et l’insultent, mais rien n’y fait – « Mais ça durera pas ; ça fait assez longtemps qu’il s’embusque, il faudra qu’il y monte aux tranchées… » (p. 30) – , sa peur est radicale, insurmontable, et paradoxalement c’est bien elle qui le rend entreprenant au possible dans sa recherche de nouvelles occasions de se soustraire à son devoir de soldat :


Bouffioux se laissait injurier, mais n’y montait pas. Depuis la guerre, il avait fait tous les métiers ; un seul lui répugnait vraiment : le nôtre. Il était prêt à n’importe quoi pour ne pas prendre les tranchées. Il ne s’était battu qu’une fois, à Charleroi, et il en avait conservé une telle terreur qu’il n’avait plus qu’une idée : se planquer. Il y parvenait en employant autant des ruses que naguère, à la foire, pour vendre un cheval rogneux. Tous les filons, il les avait usés. […] Il ne voulait pas se battre, c’était tout, et la peur lui donnait toutes les audaces (pp. 30, 31).


S’étant fait affecter au service de la cuisine, même s’il n’a aucune compétence en la matière, il a l’effronterie de souhaiter bonne chance à ses camarades de régiment avant l’attaque, voire une bonne blessure, la « petite blessure coquette » qui leur permettra peut-être de quitter le front pour une période de convalescence à l’hôpital ou bien définitivement pour cause d’inaptitude:


Au revoir, les gars, nous souhaite le gros cuistot [Bouffioux]. Ne vous en faites pas, allez, il y aura des balles filons à récolter… Ce que je souhaite à tout chacun, c’est la petite blessure coquette avec trois semaines d’hostau… | Ces vœux, que l’autre nous fait d’une voix bonasse, ont fait sursauter Fouillard. D’un œil mauvais, il regarde le maquignon rougeaud, qui a hérité de sa place. | – Tu ne l’auras pas, toi, la blessure coquette, lui lance-t-il de sa voix usée de poitrinaire. Ça te va bien de parler d’attaque, toi qui t’es toujours planqué, foireux ! (p. 75)


Bien qu’il ne participe plus à aucune attaque, il a encore la possibilité de manifester sa peur viscérale pendant les moments d’accalmie, gardant son masque à gaz en permanence et en détectant des odeurs suspectes à tout bout de champ, soit de l’odeur de pomme, soit de l’odeur de moutarde ou d’ail qui étaient caractéristiques de l’ypérite:


Blotti dans un coin, Bouffioux ne voulait plus quitter son masque, effrayé à la moindre bouffée de poudre que le vent rabattait sur nous. Pendant une heure, on l’avait entendu bredouiller : “Ça sent la pomme... Ça sent la moutarde... Ça sent l’ail... ” et à chaque fois, il remettait peureusement sa cagoule. Maintenant, il ne la retirait plus, et tapi dans son trou, on eût dit un monstre de carnaval, avec cette hure qui dodelinait (p. 250).


Le masque anti-gaz, c’est désormais une habitude pour lui, un réflexe, une seconde nature aux traits monstrueux. Mais si Bouffioux évite la première ligne par des subterfuges qui restent sans conséquences, le soldat qui refuse ouvertement de monter à l’attaque ou de partir en patrouille est jugé et exécuté comme déserteur ;[33] même si c’est un père de famille, il lui faut affronter le peloton d’exécution, aucune exception n’est tolérée, cela ferait des émules. Dans ce cas la peur s’avère contagieuse et spéculaire: elle touche non seulement le déserteur condamné à mort mais aussi le peloton d’exécution. Certes, c’est une question d’empathie, tout un chacun peut s’identifier au condamné et souffrir avec lui, mais il y a pire. Le déserteur essaie de résister, de s’opposer à son supplice jusqu’à la fin, de dilater le peu de temps qui lui reste en pleurs et en supplications vaines adressées aux supérieurs. Les soldats qui font partie du peloton ou qui sont obligés d’assister à la scène sont bien pétrifiés par l’horreur, et pourtant ils n’attendent qu’une chose, qu’il finisse de les torturer par ses hurlements :


Ce long cri s’est enfoncé dans notre cœur à tous, comme un clou. Et soudain, dans ce râle affreux, qu’écoutait tout un régiment horrifié, on a compris des mots, une supplication d’agonie : «Demandez pardon pour moi... Demandez pardon au colonel... » | Il s’est jeté par terre, pour mourir moins vite, et on l’a traîné au poteau par les bras, inerte, hurlant. Jusqu’au bout il a crié. On entendait : « Mes petits enfants… Mon colonel… » Son sanglot déchirait ce silence d’épouvante et les soldats tremblants n’avaient plus qu’une idée : « Oh ! vite… vite… que ça finisse. Qu’on tire, qu’on ne l’entende plus !... » (pp. 149-150).


Si le sentiment de peur d’un père de famille est largement compréhensible et sans doute pardonnable, ce n’est pas le cas pour les sentiments ignobles des profiteurs et des espions.

Dans les villages, où tout le monde tire profit de la guerre en s’adonnant à une frénésie spéculative éhontée – « Tout le monde est marchand, ici; chaque maison est une boutique, chaque ferme un cabaret, et toutes les fenêtres sont enguirlandées d’amadou au mètre, en guise d’enseigne. » (p. 94) – où l’on arrive même à préparer un rayon de couronnes de fleurs pour les morts car « [o]n gagne encore plus là-dessus que sur la conserve » (p. 93), le seul sentiment résiduel, c’est la peur d’être volé : « L’épicière se démène, crie et ne sert personne, ne pensant qu’à écarter les mains qui se tendent, de peur qu’on ne lui vole quelque chose. | – Y a plus rien, j’vous dis... allez-vous-en… » (p. 96).

Le fermier Monpoix et sa famille, quant à eux, tombent dans l’abjection, ils bénéficient doublement du conflit et de ses circonstances extraordinaires : ils logent et nourrissent moyennant paiement les soldats quand ils sont de repos après la relève et, entretemps, ils ne manquent pas une occasion pour écouter leurs conversations et capter des renseignements précieux à vendre à l’ennemi. Est-ce le summum de l’égoïsme, de l’âpreté au gain, de la perversité humaine ou un concentré des trois qui pousse les Monpoix à tromper la confiance des jeunes soldats et à marchander subrepticement avec l’ennemi ? Difficile à dire.

Il est vrai que Monpoix se sent observé par le narrateur et par ses camarades que ses allées et venues au grenier intriguent … le regard autrui le gêne, certes, il a peut-être peur d’être découvert, d’être condamné par les soldats qu’il héberge avant de l’être par la justice militaire, mais n’empêche, il continue son manège, ouvre et ferme ses volets, laisse sortir ses pigeons voyageurs[34], envoyant de la sorte des signaux aux Allemands : « Il doit sentir cette attention tenace qui le suit, et il n’aime pas que nous restions seuls. On dirait qu’il a peur que je ne lui parle. […] Il n’ouvre même pas les yeux. Pourtant, je suis certain qu’il me sait là et que cela le gêne. Je pourrais dire les mots qui l’effraient, je les connais. Nos deux angoisses se devinent. Au bout d’un moment, je crois voir trembler ses grosses mains » (p. 118).

Ce qui l’effraie, ostensiblement, ce sont surtout les vêtements et les affaires des soldats morts, les lettres des mères qui traînent dans sa grange et qu’il ne veut absolument pas voir. Ce sont métonymiquement les témoins muets de ses crimes de délateur, ses ‘cadavres dans le placard’, voilà pourquoi, prétextant la présence de son fils au front, il ne veut pas non plus en entendre parler:


Pourquoi me suis-je mis dans l’idée qu’il avait peur de passer près de la grange où les hardes des morts sont entassées ? L’autre jour, comme il était arrêté devant, je l’ai rejoint. Echappé des sacs éventrés, le linge traînait jusque sur le chemin. | – Tenez, lui ai-je dit, voilà le sac du grand Vairon. Ce sont les lettres de sa mère qui dépassent. Elle était à l’hôpital. Elle s’était crevée pour lui envoyer quelques sous, de bons tricots, la pauvre vieille... Deux tués d’un coup. | Il s’est retourné, tout blême. | – Il ne faut pas me raconter cela, gamin. Mon fils est soldat aussi (ibid.).


Cependant viendra pour lui le temps de s’enquérir, presque à contre-cœur, de l’agonie prolongée d’un jeune homme blessé abandonné sur le terrain : « Je suis entré avec Bourland. Le vieux demandait à Gilbert : | – C’est vrai que ce grand Vairon, il appelait encore le lendemain, blessé dans la plaine ? | Nous ayant vus, il s’est arrêté, les yeux vite détournés » (pp. 118-119). Ce récit a un impact inattendu sur cet homme coriace, il meurt d’un jour à l’autre sans cause apparente, serait-ce le remords qui le tue ? Son épouse et sa fille, les froides complices de ses crimes, vont découvrir un sentiment qui ressemble à de la peur justement pendant le cortège funèbre de leur proche. Les Allemands bombardent leur ferme et les alentours, le cercueil de Monpoix est criblé de coups et son corps, avec tout son poids, symboliquement renversé ; tout porte à croire qu’il a été rejeté du monde des morts…


Les quatre porteurs […] ont lourdement posé le brancard d’où la bière a culbuté, et ils ont sauté avec nous, dans le fossé. Il était temps : le troisième obus a éclaté juste sur le talus, criblant le cercueil. En file, courbés, nous avons filé en nous poussant, et le mort est resté seul au milieu du sentier, sa bière renversée échappée du drap noir. La mère et la fille, qui n’ont jamais peur, s’étaient sauvées en criant, et quand des camarades ont ramené la bière à la ferme, Emma s’est évanouie (p. 120).


3. Les peurs de l’escouade

L’escouade constitue une petite unité de soldats commandée par un chef, elle se manifeste dans le texte par l’emploi du pronom impersonnel « on » ou du pronom pluriel « nous ». Dans les deux cas le narrateur en fait partie. L’escouade forme une collectivité, une microsociété où les classes sociales, les professions et les langues régionales sont brassées[35] et fournissent à l’auteur l’occasion d’utiliser parfois des éléments lexicaux ou morphologiques diatopiques[36] et diastratiques.[37]

L’escouade partage non seulement un langage commun, qu’elle a hérité en gros de la vie de caserne, et des expériences semblables – les intempéries, les fatigues des marches et des travaux de remblai, les risques inouïs – mais aussi les sentiments les plus courants, les plus humains, comme la peur.

La peur collective est généralement précédée de la nervosité palpable de l’attente, qu’on essaie de tromper par des actions habituelles telles qu’une promenade d’inspection, un geste mécanique servant à arranger son équipement – « Nerveusement, on ramenait sur sa nuque le bourrelet de la couverture roulée, on attendait... » (p. 178) – ou bien par un excès de loquacité et d’hilarité sur un bombardement ennemi qu’on démystifie en le réduisant à un paquet cadeau: « Puis, nerveusement on se remit à parler, vite, plus vite. On lançait des blagues, la bouche sèche : “ Son réveil est en avance... Qu’est-ce qu’il a reçu de chez Krupp, comme colis ! ” » (p. 248).

Dans l’attente des explosions, les corps des soldats réagissent d’une manière inusitée, voire contradictoire, en tout cas difficile à cerner au premier abord: une crispation nerveuse s’empare des visages, des mâchoires et des mains; ou bien un calme apparent plane, menaçant, sur ces hommes qui ne ressentent ni palpitations ni fièvre, leur esprit étourdi se concentrant machinalement sur le décompte des explosions violentes et sur les dangers environnants:


Le visage contracté, les poings crispés, les mâchoires serrées, nous comptions les coups. Peu à peu la tête se vide, tout en semblant plus lourde. Mais pourquoi reste-t-on si calme, malgré tout ? On guette, on se gare, mais le cœur ne bat pas plus vite, et l’on regarde autour de soi, sans fièvre, sans surprise. On n’entend plus rien que ces explosions infernales qui vous déchirent la poitrine. Ils tirent, ils tirent… (p. 185).


Quand ils s’aperçoivent qu’une étrange mollesse les prend aux jambes, qu’ils ont les mains froides et le front brûlant, les poilus se posent inévitablement la question essentielle : « Est-ce cela la peur ? » (ibid.) Il faudra se rendre à l’évidence : c’est bien elle, la peur, qui balaie tout autre émotion. Au plus fort du bombardement, avoue-t-on, « on a peur, enfin, atrocement peur », les soldats voudraient se rapetisser au maximum, devenir invisibles ; l’être tout entier se chosifie, se réduit à une masse animée, « un tas qui tremble », qui n’a plus que deux organes en fonction, un cœur pour craindre et une oreille pour guetter :


Les obus se suivaient, précipités, mais on ne les entendait pas : c’était trop près, c’était trop fort. A chaque coup, le cœur décroché fait un bond ; la tête, les entrailles, tout saute. On se voudrait petit, plus petit encore, chaque partie de soi-même effraie, les membres se rétractent, la tête bourdonnante et vide veut s’enfoncer, on a peur, enfin, atrocement peur... Sous cette mort tonnante, on n’est plus qu’un tas qui tremble, une oreille qui guette, un cœur qui craint... (p. 180).


Inversement, quand les obus se taisent et qu’on s’attend à une relève bien méritée, l’annonce d’une attaque imminente à un groupe de soldats déclenche une réaction unanime : certes, c’est la surprise, le doute, l’incrédulité qui l’emportent – « c’est un bobard », un mensonge – mais c’est le corps encore une fois qui réagit bien avant la parole, par un sursaut du cœur, par une pâleur subite et par « d’imperceptibles petits tics » du visage:


Vous attaquez après-demain. | Un bref silence tomba sur nous : juste le temps que le cœur fasse toc toc. Plusieurs ont brusquement pâli; d’imperceptibles petits tics : un nez qui se fripe, une paupière qui saute. Les cuisiniers nous dévisagent, en hochant la tête. On les regarde, voulant douter. Puis, d’un même mouvement, on se serre autour d’eux et des demandes se bousculent : – T’en es sûr ? Mais on devait être relevés demain ! Pas possible, c’est un bobard … qui c’est qui t’a dit ça ? (p. 70).


Des tics qui vont souvent passer à la chronicité, sous les bombardements, alors que le corps se repliera par réflexe sur lui-même pour moins s’exposer aux coups – « Les lèvres et les yeux étirés par un tic, il [Sulphart] allait en bombant le dos sous les explosions, cherchant un trou où s’enfoncer » (p. 256) – et que les soldats partant à l’attaque seront forcés d’enjamber les cadavres des affrontements précédents : « Hébétés, nous enjambions des corps ; on avançait de vingt pas en se poussant, puis on se rejetait à quatre pattes, la bouche et les yeux étirés par un tic, bombant le dos sous le fracas » (p. 171).


 


Conclusions

Dorgelès publie Les Croix de bois en 1919, au moment où s’amorcent les bilans et la reconstruction physique et morale du pays; il peut commencer à révéler les non-dits, les sentiments censurés, comme la peur, même si l’heure n’est sans doute pas encore propice à la dénonciation ouverte de la guerre de la part des pacifistes, comme celle que fera Gabriel Chevallier dans La Peur[38] en 1931.

Comme le lecteur a pu le voir, un fil rouge traverse tout le roman de Dorgelès : c’est sans conteste celui de la peur. L’auteur la décrit dans mainte circonstance, aucun des personnages n’est indemne ; à des degrés divers, ils en font tous l’expérience, soit individuellement – et là l’attention se focalise sur Gilbert, le ‘nouveau’, ainsi que sur Bouffioux le couard et sur le déserteur fusillé pour l’exemple – soit collectivement – on voit les réactions d’une famille d’espions mais surtout celle de l’escouade en première ligne.

Comment expliquer cette concentration sur le motif de la peur et la profusion lexicale qui en découle ? A notre avis Dorgelès ne veut pas se borner à nommer la peur sur le modèle du roman de Barbusse, il veut nous la faire sentir, respirer physiquement et ce pour au moins trois raisons.

D’abord il souhaite rendre un témoignage humain et littéraire des horreurs intolérables qu’il a vues au front et, par voie de conséquence, de la peur totale qu’elles engendraient fatalement; ensuite, par son traitement courageux du leitmotiv de la peur, il en finit avec l’idéalisation du combattant: le soldat descend du piédestal mythique où a bien voulu le hisser la propagande officielle avec son « bourrage de crâne », bref il s’humanise, sans pour autant fléchir dans l’estime du lecteur qui reconnaît en lui son semblable.

En dernier lieu, mais non de moindre importance, il veut mettre son lectorat en garde contre les risques qu’il prévoit pour son avenir immédiat et, à plus forte raison, pour le long terme : l’oubli, la banalisation et l’esthétisation de la guerre :


J’essaie de pénétrer l’avenir, de voir plus loin que la guerre, dans ce lointain brumeux et doré comme une aube d’été. Irons-nous jusque-là ? Et que nous donnera-t-il ? Serons-nous jamais lavés de cette longue souffrance ; oublierons-nous jamais cette misère, cette fange, ce sang, cet esclavage ? Oh oui, j’en suis certain, nous oublierons, et il ne restera rien dans notre mémoire, que quelques images de bataille, que la peur n’enlaidira plus, quelques blagues, quelques soirées comme celle-ci. Et je leur dis : | – Vous verrez... Des années passeront. Puis nous nous retrouverons un jour, nous parlerons des copains, des tranchées, des attaques, de nos misères et de nos rigolades, et nous dirons en riant : « C’était le bon temps… » (p. 112).


Tel est le message confié au narrateur qui alerte ses frères d’armes et ses « frères humains» : la guerre n’a rien d’héroïque, ce n’est qu’un esclavage fait « [de] misère, [de] fange, [et de] sang », un lourd héritage qu’il ne faudra surtout pas dorer pour les générations futures en émettant des formules nostalgiques comme «C’était le bon temps …».


mariacristina.pedrazzini@unicatt.it

(Università Cattolica di Milano)

Pubblicato il 21/04/2016
Note:


[1] A. Szulmajster-Celnikier a mené une vaste enquête inter-linguistique et ethnolinguistique sur vingt-trois langues pour mettre à jour dominantes, convergences et divergences des spectres de la peur dans une perspective de relativisme culturel. Cfr. L’expression de la peur à travers les langues, « La linguistique », 2007, 1, vol. 43, pp. 89-116, DOI: 10.3917/ling.431.0089 (dernier accès à ce site et à tous les autres ci-dessous: 22/03/2016).

[2] S. Moscovici, La crainte du contact, « Communications », 1993, 57, p. 42, DOI: 10.3406/comm.1993.1865.

[3] B. Ribémon identifie quatre catégories de peur – « la peur sociétale […] la peur météorologique […] la peur de l’altérité […] [la] peur métaphysique », p. 578 – et lui décerne deux fonctions principales, d’ordre didactique – «1) fonction politique […] 2) fonction idéologique, […] 3) fonction religieuse […] et 4) fonction morale » p. 585 – et littéraire – « 1) fonction de relance […] 2) fonction de coloration […] 3) fonction de “ contraste” » […] 4) fonction épique», pp. 585-586 -, cfr. La peur épique. Le sentiment de peur en tant qu’objet littéraire dans la chanson de geste française, « Le Moyen Age », 2008, 3, t. CXIV, pp. 557-587, DOI: 10.3917/rma.143.0557.

[4] Paris, Le Livre de Poche, 2014 [Paris, Albin Michel, 1919 (1ère éd.)]. Sauf indication contraire, nous citerons toujours cette édition en indiquant, entre crochets, le numéro de la page de référence. Pour de plus amples renseignements biographiques sur l’auteur, nous renvoyons à M. Dupray, Roland Dorgelès: Un siècle de vie littéraire française, Paris, Albin Michel, 2000 [Presses de la Renaissance, 1986 (1ère éd.)] ; au dictionnaire en ligne des témoins de la Grande Guerre, par le Crid 14-18, ainsi qu’au catalogue F. Py, N. Villa, M-H. Millot, Roland Dorgelès. De Montmartre à l’Académie Goncourt, Bibliothèque de l’Arsenal, Paris, 1978. Pour le canular montmartrois de l’âne Aliboron, organisé par Dorgelès pour se moquer d’Apollinaire et de son engouement pour les avant-gardes, voir Un Ane chef d’école, «Le Matin », Paris, 28 mars 1910, p. 4, et Une mystification, « La Lanterne » Paris, 29 mars 1910, p. 2 . Pour une analyse détaillée de l’œuvre, on pourra consulter Thabette Ouali, Humanisme et engagement : la première guerre mondiale dans les Croix de bois de Roland Dorgelès, thèse de Doctorat en Langue et Littérature françaises, soutenue le 11 septembre 2011 à l’Université Jean Moulin Lyon 3, http://www.theses.fr/2011LYO30063.

[5] « M. Roland Dorgelès a presque été couronné deux fois dans la même semaine. Son échec au Goncourt avait pris les proportions d’un succès (on l’affiche aux devantures des librairies avec la mention : Prix Goncourt, quatre voix sur dix) ; et sa réussite, le lendemain, à la Vie heureuse, a pris celles d’un triomphe. », F. Le Grix, Le prix de  La Vie heureuse ” :“ Les Croix de bois  de M. Roland Dorgelès, « La Revue hebdomadaire, romans, histoire, voyages », 03 janvier 1920, p. 111. Pour l’annonce de l’attribution du prix, voir « Vie heureuse », dans la rubrique « Echos et nouvelles » de «La Grande guerre par les grands écrivains. Messidor », 20 décembre 1919, p. 376, et pour le succès de Proust, voir P. Souday, « II. A l’ombre des jeunes filles en fleurs », dans Marcel Proust, Paris, S. Kra, 1927 (5ème éd.), pp. 17-28.

[6] Le retentissement de l’ouvrage touche plusieurs domaines. D’une part, en 1921 le roman est édité aux éditions de La Banderole avec des illustrations à l’eau-forte de Segonzac, cfr. F. Fosca, Segonzac illustrateur, « Plaisir de bibliophile. Gazette trimestrielle des amateurs de livres modernes », t. III, Paris, Au Sans Pareil, 1927, pp. 200-204. De l’autre, dix citations tirées des Croix de bois paraissent dans la grammaire de J. Damourette, E. Pichon, Des mots à la pensée. Essai de grammaire de la langue française, T. 2, Paris, J.-L.-L. d’Artrey, 1930-1933, passim.

[7] A. Thibaudet confirme cette prévision en 1936, affirmant que « [l]e roman de guerre a eu trois grands succès : Le Feu, Les Croix de bois, Vie des Martyrs. Ce succès était mérité. Les trois livres ont subsisté et subsisteront. », Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours, Paris, Stock, 1936, p. 541.

[8] F. Le Grix, Le prix de  La Vie heureuse ”, cit., pp. 111-112.

[9] Ibid., p. 113.

[10] Ibid., p. 116.

[11] Pour l’actualité de Norton Cru, cfr. M. Mabut, Autour de Jean Norton Cru.

[12] R. Dorgelès, Souvenirs et réflexions sur les  Croix de bois  (suite), « Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques », 1er décembre 1928, p. 7, col. 3.

[13] Ibid., col. 3-4.

[14] Ibid., col. 5.

[15] Ibid., col. 3.

[16] Ibid.

[17] Cfr. O. Forcade, Voir et dire la guerre à l’heure de la censure (France, 1914-1918), « Le Temps des médias », I, 2005, 4, pp. 50-62, DOI 10.3917/tdm.004.0050.

[18] Cfr. le Lexique des termes employés en 1914-1918.

[19] Cfr. ici et plus bas la répartition détaillée : peur 55, apeuré-e(s) 4, peureux 1, peureusement 4.

[20] Craindre 16, crainte 6, craintif(s) 2, craintivement 1.

[21] Effrayer 9, effroi 3, effrayant-e 2.

[22] Angoisse(s) 11, angoissé(s) 2.

[23] Epouvante 3, épouvanter 3.

[24] Horreur(s) 5, horrifié 1.

[25] Hagard(s) 5.

[26] Terreur 2, terrorisés 1.

[27] Nerveusement 3, crise de nerfs 1, nerveux 1.

[28] R. Dorgelès, Monsieur CRU ou la critique selon saint Thomas, « Les Nouvelles Littéraires », 11 janvier 1930, p. 1, col. 5.

[29] Ibid.

[30] Cfr. Le Français à Verdun, 1916 (L’équipement).

[31] « Et ayant prêté à Gilbert Demachy ma fameuse musette de moleskine blanche, je l’ai fait partir, comme j’étais parti moi-même, une rose au fusil, enthousiaste et naïf… », R. Dorgelès, Souvenirs et réflexions sur les Croix de bois, « Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques », 24 novembre 1928, p. 1, col. 5.

[32] Cfr. La bataille de Charleroi (Vue par le Général Lanrezac).

[33] A. Flandrin signale que « [l]e nouveau décompte du SHD [Service Historique de la Défense] confirme le nombre de 639 fusillés pour “ désobéissance militaire ”, mieux connus par l’opinion sous le nom de “ fusillés pour l’exemple ”, soit ceux qui furent exécutés pour abandon de poste en présence de l’ennemi, refus d’obéissance, désertion à l’ennemi, voies de fait envers un supérieur, capitulation en rase campagne et instigation à la révolte. », Le nombre des fusillés de la Grande Guerre est revu à la hausse, « Le Monde », 27 octobre 2014, italique de l’auteur. Voir aussi Fusillés de la Première Guerre mondiale.

[34] Comme le rappelle pertinemment O. Lahaie, entre autres moyens, « [l]e pigeon – rustique et fiable – s’impose naturellement comme étant le moyen le plus sûr de l’agent pour expédier ses renseignements. », p. 101, L’équipement spécifique des espions français membres de la Section de renseignements et de la Section de centralisation des renseignements en 1914-1918, « Guerres mondiales et conflits contemporains »,2008, 4, n° 232, DOI: 10.3917/gmcc.232.0087.

[35] Comme le rappelle l’auteur lui-même, «[s]ans transition, jeune boulevardier de la veille, [il] étai[t] plongé dans une peuplade dont [il] ne connaissai[t] ni le langage ni les mœurs. [Il] avai[t] le sentiment de découvrir un monde. Et c’était en effet l’autre versant du monde qui venait de [lui] apparaître. | La première conséquence morale de la guerre, pour beaucoup de jeunes gens, fut de leur révéler une fraction d’humanité dont tout les séparait. Avant la caserne qu’avaient-ils fréquenté ? Rien que leurs compagnons d’étude, de plaisir ou de travail, toujours recrutés dans le même milieu. Le jeune bourgeois ignore le peuple, comme le fils d’ouvrier ignore la Société, et le plus souvent ils se dénigrent sans s’être jamais rencontrés. | Avec la guerre, tout cela change. Plus de barrières, plus de rang social. », R. Dorgelès, Souvenirs et réflexions sur les Croix de bois, « Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques », 24 novembre 1928, p. 1, cit., col. 2.

[36] On trouve par exemple, non seulement le mot picard « ch’timi » qui indique une personne provenant du nord de la France – « Broucke, [est] le “ch’timi” aux yeux d’enfant » (p. 11) – mais aussi la transcription de la parlure régionale picarde. Quand Broucke parle, en effet, il utilise le morphème -o dans la conjugaison des personnes singulières du présent « – tiens, j’y vo [vais], déclara-t-il, j’y vo à t’place... J’sais mi ce que t’o [tu as] din [dans] l’ventre » (p. 247) ; « – ça vo, ça vo... » [ça va (p. 248)]. Pour des renseignements complémentaires sur le picard, voir ici; pour la conjugaison du verbe picard, voir ici.

[37] Dorgelès se sert aussi de l’argot des poilus mais son emploi n’est pas un parti pris systématique. Le mot « poilu » lui-même ne paraît que trois fois dans le texte. Pour la nourriture du poilu, on trouve le « rata » [un ragoût] quinze fois, le « singe » [la viande de bœuf ] onze fois, le « jus » [café] trois fois, le « pinard » [le vin] huit fois et le « cric » [l’eau-de-vie] cinq fois . Voir le Lexique des termes employé en 1914-1918, cit. ; et, bien évidemment, L. Sainéan (1859-1934), L’argot des tranchées: d’après les lettres des poilus et les journaux du front, Paris, E. de Boccard, 1915. A part quelques autres emplois obligés, quoique sporadiques, qui saupoudrent le texte pour lui assurer du réalisme et du pittoresque, – l’ennemi « boche », le « barda », le « boyau », le « filon » [secteur ou emploi sans danger] etc. – il y a aussi des passages bien plus denses, comme ceux qui suivent où Sulphart exulte en exhibant des bottes récupérées sur le champ de bataille qu’il offre à ses camarades soit comme cadeau pour une femme soit comme achat vestimentaire à exhiber à Paris: « Sulphart agitait sa paire de bottes jaunes comme une pièce rare. | – Des souliers de boche, les mecs ! criait-il... Des baths godasses d’officier, qui c’est qui en veut ? Un joli cadeau à faire à une poule... Qui c’est qui veut se propager dans Paname avec des grolles de Boche ! » (p. 192). Et Vieublé raconte qu’il a simulé la maladie pour éviter une marche : « – Eh bien, les gars, vous avez aussi coupé à la marche ?… Moi, je m’suis fait porter pâle [malade], l’toubib [médecin] me r’connaît toujours. Y m’fout une purge et c’est marre... Y a bien Morache qu’a essayé de me poirer [surprendre] au tournant, mais comment que j’en ai joué... » (pp. 97-98).

[38] Entre parenthèses soit dit, en pleine remobilisation, le roman sera « retiré de la vente en 39 pour défaitisme ».
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