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Indice

Tema n.13:

Pudeur et impudeur dans Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline

Prémisse


L'idée de pudeur et ses avatars ont fait couler beaucoup d'encre selon les lieux et les époques et selon les perspectives adoptées par les critiques. Avant de parler de la pudeur ou de son absence dans Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline [1], – il nous faudra nous arrêter d'abord sur l'idée que nous nous en faisons de nos jours et sur la pertinence de cette notion à l'époque de la publication du roman.
Parmi les diverses définitions de pudeur qui peuvent se présenter à l'attention du lecteur aujourd'hui, il y en a une qui nous semble efficace:

La pudeur devient un regard qui cherche à dissimuler celui qui est vu et qui maîtrise son ouverture aux autres. Une devise : ne rien dévoiler, sinon le travail même de l'effacement. La pudeur devient ce moment où se mêlent chez un sujet la sphère intime du sentiment et l'espace public et du commerce avec autrui. […] L'impudeur paraît en effet dans certains excès : le corps impudique fait des dépassements, des saillies [2].

La pudeur, c'est donc une question de sphère privée à protéger, de refus de l'exposition outrée d'un corps au regard autrui, au regard d'un observateur qui ne voudrait être ni sollicité ni impliqué. De nos jours, à l'époque des nouveaux médias et des forums sociaux, il semble que le sentiment de la pudeur, dans presque toutes ses formes, ait bien disparu. Denis Vasse, déjà en 2002, constatait l'évidence que «[l]a PUDEUR est devenue comme obsolète en notre monde» [3], et ajoutait que:

[s]ous prétexte d'exactitude, de savoir scientifique, de vérification objective, de connaissance rapide et globale ou de nécessité commerciale, la pudeur déserte nos écrans et nos journaux, voire nos conversations quotidiennes. […] Elle en ressurgit comme l'expression menteuse d'une prétendue liberté ou d'un droit à tout dire, à tout connaître, à tout maîtriser, à tout posséder, voire à tout rendre communicable [4].

Ce prétexte de tout montrer justifie apparemment l'étalage de sa propre vie privée dans les blogs et sur Youtube, où on vous invite à «[p]artage[r] vos vidéos avec vos amis, vos proches et le monde entier», l'exhibition mondiale et même la vente des écorchés de Gunther von Hagens (visité le 17/05/2013) – qui n'étaient pas censés sortir des salles d'anatomie – ou qu'un photographe puisse oublier de tendre la perche à un voyageur qui est tombé sur les rails du métro de New York. Pourquoi donc? Pour ne pas manquer sa photo destinée à la Une des journaux [5]
De même, après un attentat à la voiture piégée, et encore une fois au nom de la liberté d'expression, la télévision officielle syrienne a montré «des images des gravats sur le sol souillé de sang, des débris de voitures, près d'un bâtiment de cinq étages éventré, ainsi que des secouristes récupérant des corps sous les décombres […] des restes de membres humains, et l'un d'eux a sorti un bout de pied d'un sac en plastique noir» (visité le 28/05/2013). Question de regard – impudique, dénudant, bref, voyeur – et question d'ordre déontologique…
Quand le roman de Céline a paru en 1932, le contexte culturel français était tout autre, le sentiment de la pudeur était répandu et plus ou moins unanimement partagé, voilà pourquoi il est utile de consulter le dossier de presse réalisé par André Derval [6]: il y réunit soixante-cinq comptes rendus de l'ouvrage et nous donne une idée de l'effet que celui-ci a eu sur le public.
Comme on peut s'en douter, les critiques ne sont pas unanimes dans leurs jugements, on cite des auteurs et des artistes des siècles passés comme ancêtres et comme modèles de Céline – Villon, Rabelais, Swift, Goya, Voltaire, Zola, Conrad – et plusieurs s'insurgent contre la vulgarité et contre les excès thématiques ou stylistiques de Céline. On y dénonce tour à tour l'indécence, la trivialité, la turpitude et l'obscénité des personnages ou de leurs actions et «les mots impu-diques» [7] qui les caractérisent.
René de Planhol ne mâche pas ses mots, il blâme le choix qu'a fait Céline de refuser la pudeur et de mettre sous les yeux du lecteur gêné ce qu'il répugne à voir dans la vie et dans la mort des êtres humains et ceci systématiquement, quitte à manquer son effet per l'excès:

Trop de saletés ou, comme dit plus volontiers l'auteur, de saloperies, de scènes répugnantes et hideuses, de chapitres qui nous étalent et nous détaillent sauvageries, avortements, prostitution, agonies. […] J'entends bien qu'il a répudié toute retenue, et que délibérément il exhibe ce que la pudeur ou l'hypocrisie sociale nous dissimule plus ou moins. Mais à trop dire il perd même de sa virulence; et dans la constance de cette horreur nous finissons par ne plus en sentir l'effet [8].

Albert Thibaudet, en revanche, affirme que s'il y a obscénité, elle n'est que dans le langage choisi, qui n'est autre que l'emploi des mots au sens étymologique ou scientifique:

Au contraire de La Garçonne et de L'Amant de lady Chatterley, le Voyage ne contient à peu près rien de sensuel ni de sexuel. L'obscénité n'est que dans le vocabulaire. Des actes naturels ou sexuels sont désignés par le mot propre, étymologique, venu du latin, celui qu'employaient déjà les soldats de César, et qui, dans le vocabulaire populaire, ne comporte pas plus de dépravation (en comporterait plutôt moins?) que les périphrases ou les allusions en usage dans la meilleure société [9].

Bien des années plus tard, Julia Kristeva aussi dira qu'il n'y a «[r]ien de pornographique, rien d'attirant ou d'excitant dans cette mise à nu des instincts» [10] et que, le cas échéant, «le plaisir sexuel se noie dans une mare de sang au cours d'un face-à-face entre la fille jouisseuse et sa mère jalouse et mortifère» [11].
Charles Bernard, quant à lui, perçoit des traces de spiritualité là où d'autres n'en voient guère et il signale que «[i]ci nous outrepassons encore le naturalisme par la crudité des tableaux et des expressions, en même temps que nous le dépassons, et de loin, par ce spiritualisme qui rachète l'abjection de l'homme et dont certains poèmes de Baudelaire donnent un terrible exemple» [12].
Comme nous venons de le voir dans ces jugements, on va de la nette répro-bation de Planhol à l'évaluation plus nuancée de Thibaudet et de Bernard. Après cet aperçu des réactions que Céline a suscitées à son époque par la parution de son premier roman, nous pouvons entamer notre analyse.
Nous diviserons notre travail en quatre parties. Sans rentrer dans le débat sur l'emploi célinien de la variation linguistique, qui a fait l'objet de plusieurs études [13], nous nous pencherons d'abord sur 1) la genèse du roman, pour analyser ensuite le rapport que l'auteur entretient avec la pudeur dans son traitement de certains motifs, tous étroitement liés au thème de la Grande Guerre; 2) une «boucherie néronienne» [14]; 3) la guerre de Bardamu et 4) les jours mercantiles.


1. Genèse du roman


Dans sa correspondance datée de 1930 avec son ami Joseph Garcin, Céline s'explique sur ses intentions lors de la rédaction de Voyage au bout de la nuit.
En mars 1930 son roman, annonce-t-il, sera largement autobiographique –autofictionnel comme le dirait Serge Doubrovsky – et lui permettra d'exorciser le traumatisme qu'il a vécu lors de la Grande Guerre:

Le 21 [mars 1930] 98 Rue Lepic | Cher ami, | […] Vous le savez j'écris un roman, quelques expériences personnelles qui doivent tenir sur le papier, la part de folie, la difficulté aussi, labeur énorme… D'abord la guerre, dont tout dépend, qu'il s'agit d'exorciser […] [15].

Quelques mois plus tard, en septembre de la même année, il commence sa lettre à Garcin par une déclaration de modestie selon laquelle «Il ne s'agit pas d'œuvre – aucune prétention, et pas de littérature». Cependant on devine qu'il se sent obligation d'écrire: dans ces «furtives activités littéraires», la Grande Guerre fait figure d'expérience matricielle insurmontable car l'être humain est tombé dans l'abject – boue, sang, excrément, stupidité universelle – et il ne faudra surtout pas abandonner tous ces pans de la guerre à l'oubli généralisé:

Mardi [septembre 1930] | Mon cher Garcin, | Vous êtes bien aimable de vous intéresser à mes si furtives activités littéraires. Il ne s'agit pas d'œuvre – aucune prétention, et pas de littérature mon Dieu non. Mais j'ai en moi mille pages de cauchemars en réserve, celui de la guerre tient naturellement la tête. Des semaines de 14 sous les averses visqueuses, dans cette boue atroce et ce sang et cette merde et cette connerie des hommes, je ne me remettrai pas, c'est une vérité que je vous livre une fois encore, que nous sommes quelques-uns à partager. Tout est là. Le drame, notre malheur, c'est cette faculté d'oubli de la majorité de nos contemporains. Quelle tourbe! [16]

En août il souhaite surtout mettre en garde ses contemporains contre le risque d'une autre catastrophe, parce qu'il en perçoit les signes avant-coureurs dans l'hystérie collective qui hante l'Europe, dans l'euphorie démotivée et dans l'insouciance ambiante:

Le 4 [août 1930] 98 Rue Lepic | Mon cher Garcin, | Vous avez raison, ne quittez pas Londres de tout l'été, l'Europe est folle, les voyages trop décevants. L'hystérie s'installe et va bientôt sans doute nous contraindre au pire. J'ai vu en Europe centrale ce qu'on ne veut pas voir, la catastrophe est imminente, plus précisément sadique que tout ce que nous avons connu – Les hommes dansent et sont aveugles et sourds. Ah Garcin quel drame, un petit peu de progrès comme ils disent et c'est l'euphorie, le sommeil… Rigolade pour finir [17].

Or, Céline n'a aucun doute quand il dit «Vous le savez j'écris un roman» [18]: Voyage au bout de la nuit ne sera ni un journal intime, ni un carnet de route et, s'agissant d'une représentation fictionnelle, il exclut qu'on y applique un critère de véridicité absolue.


2. Une «boucherie néronienne»


Toute vérité n'est pas bonne à dire, et la guerre de 14-18 est une guerre sans précédents ni points de repère. Comme l'écrit André Bach, «[l]onguement imaginée et décrite par les uns et les autres avant 1914, la Première Guerre mondiale fut en réalité celle de l'inattendu, forçant ceux qui eurent à la gérer et à la subir à faire preuve d'adaptation tâtonnante sans modèle précédent auquel se référer» [19]. C'est une expérience démesurée, avec des méthodes et des moyens de combat inédits; une guerre industrielle et immobile, une guerre d'usure, sans affrontement direct, qui empêche l'action individuelle et frustre la moindre velléité d'héroïsme viril:

Une fois arrivé au poste de combat, chacun prend ses positions, ici telle compagnie, là telle autre, là le commandement; puis on se terre dans les tranchées et on attend. On ne voit rien, mais on entend: c'est tout de même quelque chose! […] Et voilà l'héroïsme de nos jours: se cacher le mieux possible. […] on ne sait pas bien, oh non vraiment! Si on a fait quoi que ce soit d'utile pour la Patrie! On n'a pas agi! [20]

Non seulement les jeunes soldats ne peuvent pas agir, mais ils découvrent, malgré eux, primo, «le phénomène de la mort industrielle de masse» [21] et secundo, qu'il leur faudra tuer : «[l]a déclaration de guerre ouvre la chasse à l'homme, l'interdit est levé; les jeunes gens, non seulement peuvent, mais doivent tuer» [22]. C'est une découverte qui choque leurs certitudes et leur sens moral car «[t]uer sur ordre et en toute légalité ruine les systèmes de valeur les mieux établis. En temps de paix, tout est fait pour vous en dissuader, et les "bleus", au début, ont un peu de mal à concevoir cette "liberté" nouvelle» [23]. Mais l'idéal collectif du patriotisme va la justifier, «[q]ue le pays ait été attaqué et envahi, suffit pour lever l'interdit de tuer chez bon nombre de soldats et le retourne en devoir patriotique» [24]. En plus, le rôle capital de l'artillerie, qui permet de tuer à distance, leur donne un alibi, «[i]ls peuvent tirer sans établir un lien trop direct entre leurs gestes et les cadavres sur le terrain» [25], ils peuvent tuer impunément sans voir d'analogie entre le soldat français et l'ennemi 'boche' [26].
La plupart du temps des officiers incompétents et indifférents ordonnent des attaques impossibles exposant leurs soldats – le 'matériel humain' – à une mort certaine:

Et que penser (tant pis si la censure arrête ma lettre), je ne cite d'ailleurs pas de noms, que penser de certains chefs qui lancent des hommes sur un obstacle insurmontable, les vouant ainsi à une mort presque certaine et qui semblent jouer avec eux, comme on joue aux échecs, avec comme enjeu de la patrie, s'ils gagnent, un galon de plus. [27]

La critique du poilu – qui commence à poindre dans son témoignage – s'accompagne tantôt de rancune vis-à-vis des institutions scolaires républicaines qui ont inculqué aux futurs citoyens des notions erronées: «Je ne sais pas si c'était comme cela qu'on se battait dans le temps, mais je crois qu'on s'est rudement foutu de nous, tout de même, quand on nous a appris l'histoire de France» [28].
Tantôt elle est suivie de regrets empreints de mélancolie face à la disproportion entre la force de l'homme et les produits de l'industrie moderne comme les Zeppelins et les sous-marins: «Hélas! mon pauvre garçon, là gît la mélancolie de la guerre à présent. Les Zeppelins ont été jusqu'à Paris, jusqu'à Londres. Les sous-marins peuplent les mers. Les avions subtils vont s'égarer partout. Regrettons les combats qui se faisaient au moyen du glaive» [29]. D'ailleurs, comme le résume Michel Lanson, «partout on se heurte aux machines. Ce n'est pas homme contre homme qu'on lutte, c'est homme contre machine» [30].
Trêve d'illusions donc sur le devoir sacré de la défense de la patrie et sur l'héroïsme, la seule certitude pour eux reste la mort, une mort atroce dans la boue qui laissera leurs corps à la merci de détrousseurs ignobles de cadavres ou d'arrivistes sans scrupules:

Vous avez été les esclaves de votre conception du devoir et de l'héroïsme. L'héroïsme! En un instant il conduit à la mort. Qu'en reste-t-il? Un corps, les bras en croix, la face dans la boue, un corps que quelques curieux tremblants viennent voir au clair de lune, et qu'un maraudeur dévalise. D'autres sont revenus portant la toge tissée de votre courage et teinte de votre sang [31].

D'ailleurs, comme le dit Max Deauville à contre-cœur, les rêves d'antan, l'héroïsme et l'amour ont cédé leur place aux horreurs et puisque l'époque n'est plus aux rêves, elle exige une nouvelle forme de beauté, qui est à inventer:

Poète, débarrasse-toi de la gangue des formes anciennes, et sache voir la beauté de ton époque là où elle se trouve. Les aromates en ce lieu sont remplacés par de l'hypochlorite et du permanganate, l'érotisme par le dévouement. Ne forçons point notre talent. Le libertinage ici ne paraîtrait pas à son aise. Il a quelque peine à s'y dessiner en gracieuses images. Son sourire cruel a plus d'ironie que de réelle attirance. Mais où sont les rêves d'antan? [32]


3. La guerre de Bardamu


Outre ses expériences personnelles, il se peut que Céline ait puisé aux témoi-gnages oraux ou écrits de quelques soldats qui, malgré leur pudeur de combattants et leur difficulté à exprimer l'inénarrable , [33] ont osé défier la censure officielle ou morale [34] pour donner à leurs proches une idée de leur sort. «[V]oir la beauté de [s]on époque là où elle se trouve» [35], ce sera la gageure de Céline.
Comme nous venons de le voir, les combats épiques d'antan, c'est bien fini et, à leur place, on s'adonne à des tirs à longue distance, d'une ligne à l'autre, peut-être dans le vide. Et malgré l'absurdité de cette «monstrueuse entreprise» [p. 39], aucune sanction n'est prévue; au contraire, c'est«même reconnu, encouragé» comme si c'était une activité officielle ou récréative parmi tant d'autres:

Ce qu'on faisait à se tirer dessus, comme ça, sans même se voir, n'était pas défendu! Cela faisait partie des choses qu'on peut faire sans mériter une bonne engueulade. C'était même reconnu, encouragé sans doute par les gens sérieux, comme le tirage au sort, les fiançailles, la chasse à courre!... Rien à dire. Je venais de découvrir d'un coup la guerre tout entière. J'étais dépucelé. Faut être à peu près seul devant elle comme je l'étais à ce moment-là pour bien la voir la vache, en face et de profil. On venait d'allumer la guerre entre nous et ceux d'en face, et à présent ça brûlait! [36] [pp. 19-20]

Bientôt Bardamu et ses compagnons d'armes se retrouvent enlisés dans une situation intolérable. Les troupes sont perdues au milieu des plaines de France ou des Flandres, les ordres sont on ne peut plus vagues –«C'est par là» –, en tout cas ils sont inutiles et dangereux. Le but dérisoire de leur quête inutile – Barbagny dans notre roman – en est réduit à une sorte de marotte du commandant, c'est «son» Barbagny qu'il faut trouver pour lui faire plaisir et pour qu'il arrête de hurler…

«Allez-vous-en tous! Allez rejoindre vos régiments! Et vivement! qu'il gueulait. | – Où qu'il est le régiment, mon commandant? qu'on demandait nous… | – Il est à Barbagny. | – Où que c'est Barbagny? | – C'est par là!» | Par là, où il montrait, il n'y avait rien que la nuit, comme partout d'ailleurs, une nuit énorme qui bouffait la route à deux pas de nous et même qu'il n'en sortait du noir qu'un petit bout de route grand comme la langue. | Allez donc le chercher son Barbagny dans la fin d'un monde! Il aurait fallu qu'on sacrifiât pour le retrouver son Barbagny au moins un escadron tout entier! Et encore un escadron de braves! [p. 29]

Barbagny est une utopie, les soldats ne peuvent que tourner en rond sans se douter de l'inanité de leurs efforts – «On ne l'a jamais trouvé le Barbagny. On a tourné sur nous-mêmes seulement jusqu'au matin, jusqu'à un autre village, où nous attendait l'homme aux jumelles. Son général prenait le petit café» [p. 34] – et du risque de s'entre-tuer dans des bavures de guerre: le compagnon d'armes de Ferdinand, Kersuzon, «il est mort, tué qu'il a été, quelque temps plus tard, en sortant d'un village, je m'en souviens bien, un village qu'on avait pris pour un autre, par des Français qui nous avaient pris pour des autres» [p. 35].
Pourra-t-on trouver le moyen d'exorciser la peur, le dégoût et la folie suscités par ces absurdités et les traduire verbalement? Une double mise à distance par l'écriture s'avérera salutaire, ce sera d'abord une distance chronologico-fictionnelle [37], et ensuite ironique, qui permettra à l'observateur et au lecteur gênés de détourner pudiquement leur regard de l'objet inquiétant [38] vers une autre réalité, plus rassurante. Céline n'est pas le seul soldat romancier qui y fait recours, Max Deauville, par exemple, qui était déjà écrivain avant la guerre et qui a repris sa plume pour la raconter, s'en sert souvent dans ses comparaisons. Il compare, par exemple, les coups de l'ennemi à des phénomènes naturels inévitables comme la chute des fruits mûrs – «[d]es balles rondes tombent comme des fruits mûrs parmi les herbes» [39] – ou à des activités ludiques comme le lancement de dragées ou de confettis – «l'ennemi envoie ses rafales comme des dragées dans la foule» [40] – et la récupération des victimes de bombardements au nettoyage des confettis de carnaval jonchant le sol – «Les bombes y ont fait de nombreuses victimes, celles-ci ont été enlevées avec mélancolie comme des tas de confettis les lendemains de mardi gras» [41].
L'écrivain moderne qu'est Céline osera donc affronter cette forme nouvelle de beauté, s'il le faut. La mort qui attend les soldats n'est pas celle qu'ils imaginaient, héroïque, propre et mémorable; c'est la mort indicible de la guerre moderne, «où l'on est défiguré, haché, déchiré…» [42], où «les hommes, tel un château de cartes, dégringolent tour à tour» [43], où «une balle fait éclater la tête comme une vieille pomme» [44], et où ceux qui ne sont pas morts, sont achevés à l'arme blanche: «Rencontre Balat. Il a aussi un couteau de charcutier, il y en a 50 par compagnie. C'est la guerre au couteau au XXe siècle. A quoi serviront-ils? A finir les blessés enfin» [45], ce que confirme, dans une autre lettre, Emile Sautour:

On est arrivé à se battre dans les tranchées non avec le fusil et la baïonnette, mais avec les outils portatifs: la pelle et la pioche jusqu'au couteau. | Je vous prie donc de m'adresser dans le plus court délai un couteau solide, puissant, avec un cran d'arrêt, ainsi qu'une chaîne pour l'attacher [46].

Comment le lecteur peut-il imaginer l'inimaginable sans la connaissance directe de ces événements? Qu'on puisse utiliser des cadavres pour renforcer le parapet d'une tranchée – «Quant aux morts ils sont rejetés sur le parapet, le long des boyaux» [47] – que l'on marche par mégarde ou par nécessité sur des cadavres – «Sous les pieds les corps à peine enterrés donnent une sensation élastique» [48] – au point qu'on aperçoit ce qui en reste – «Dans le sol, sous les pas, une face dessine vaguement ses formes. La bouche, avec ses dents blanches, s'ouvre comme un trou de rat» [49] – et encore, qu'ils subissent, après l'abandon des brancardiers, l'outrage des rongeurs?

Le matin on vint nous prévenir qu'il y avait un corps là, tout près, devant les lignes. C'était un artilleur. Il était fixé sur un brancard. Mort pendant le transport sans doute, les brancardiers l'avaient abandonné. Les rats en avaient très artistement mangé toute une moitié de la face, ne s'arrêtant qu'aux os et aux tendons. Ils en avaient fait une pièce anatomique fort propre [50].

Deauville est médecin comme Céline, et ici il a l'œil du clinicien qui décrit un cadavre dans un compte rendu d'autopsie agrémenté de plaisanteries de carabin. Et même si cela peut paraître étonnant pour un auteur qui est obsédé par l'idée de la mort et qui ne passe pas pour délicat, parfois Céline jette un voile presque pudique sur certains détails, en détournant précisément l'attention du lecteur par la rupture de son horizon d'attente.
Quand Ferdinand Bardamu, le héros du Voyage, assiste à la mort de son co-lonel et de son cavalier, il ne fait que constater laconiquement les modalités de leur décès des suites de l'explosion d'un obus et du déplacement d'air: les deux soldats sont figés dans une accolade involontaire, qui ne pourra être que définitive. Le messager est décapité et une image de la vie familière se présente spontanément à l'esprit de Ferdinand, c'est celle de la confiture qui mijote dans une marmite:

Quant au colonel, lui, je ne lui voulais pas de mal. Lui pourtant aussi il était mort. Je ne le vis plus, tout d'abord. C'est qu'il avait été déporté sur le talus, allongé sur le flanc par l'explosion et projeté jusque dans les bras du cavalier à pied, le messager, fini lui aussi. Ils s'embrassaient tous les deux pour le moment et pour toujours, mais le cavalier n'avait plus sa tête, rien qu'une ouverture au-dessus du cou, avec du sang dedans qui mijotait en glouglous comme de la confiture dans la marmite [p. 23].

Pour ce qui est du colonel, Bardamu jette un coup d'œil rapide sur sa blessure mortelle: il a le ventre ouvert, sans plus, et sur son expression souffrante, mais lui réserve surtout une remarque qui lui vient du bon sens populaire commentant une imprudence: «Le colonel avait son ventre ouvert, il en faisait une sale grimace. Ça avait dû lui faire du mal ce coup-là au moment où c'était arrivé. Tant pis pour lui ! S'il était parti dès les premières balles, ça ne lui serait pas arrivé» [ibid.].
On pourra comparer ce passage avec un autre, beaucoup moins pudique, tiré du roman de Barbusse, Le Feu, journal d'une escouade, paru en 1916 [51] et Prix Goncourt de la même année, qui a frayé le chemin de la dénonciation hyperréaliste des horreurs de la guerre et que Céline admirait profondément. C'est le dialogue de deux soldats qui ont des réactions diamétralement opposées face à l'usage de gaz asphyxiants de la part de l'ennemi. Farfadet trouve cela déloyal, mais son compagnon Barque le détrompe en énumérant une série de morts possibles, toutes atroces – «des hommes défoncés, sciés en deux, ou séparés du haut en bas, fendus en gerbes» – provoquées par l'«obus ordinaire», qui semble presque inoffensif par comparaison avec le gaz, et parmi celles-ci, «un p'tit cou d'où une confiture de groseille de cervelle tombe», ce qui pourrait avoir frappé l'imaginaire de Céline.

– C'est des gaz asphyxiants, probable. Préparons nos sacs à figure. | – Les cochons! | – Ça, c'est vraiment des moyens déloyaux, dit Farfadet. | – Des quoi? dit Barque, goguenard. | – Ben oui, des moyens pas propres, quoi, des gaz… | – Tu m'fais marrer, riposte Barque, avec tes moyens déloyaux et tes moyens loyaux… Quand on a vu des hommes défoncés, sciés en deux, ou séparés du haut en bas, fendus en gerbes, par l'obus ordinaire, des ventres sortis jusqu'au fond et éparpillés comme à la fourche, des crânes rentrés tout entiers dans l'poumon comme à coup de massue, ou, à la place de la tête, un p'tit cou d'où une confiture de groseille de cervelle tombe, tout autour, sur la poitrine et le dos. Quand on l'a vu et qu'on vient dire: «Ça, c'est des moyens propres, parlez-moi d'ça!» | – N'empêche que l'obus, c'est permis, c'est accepté… [52]

Les pieux mensonges sur les morts au champ d'honneur, «l'éloge du sacrifice et de la mort librement consentie» [53], que d'erreurs sont cristallisées dans les manuels scolaires et dans la mémoire nationale; que de mensonges sont propagés par les hommes politiques dans leurs discours officiels ou dans la presse – «bourreurs de crânes» [54]! La mort violente dans l'anonymat absolu n'a rien de glorieux, «[l]a mort à la guerre est misérable. Le soldat est tué au coin d'un fumier, dans un éboulis de terre grasse. Sa fin est semblable à celle d'un rat qu'on aplatit d'un coup de pelle» [55].
Certes, le passage célinien que nous venons de citer sur la mort du colonel et de son cavalier n'est pas réjouissant, mais l'auteur n'en rajoute pas, il ne semble pas s'y complaire, ni tomber dans une dérive voyeuriste morbide. Il aurait pu, comme Barbusse, et cela aurait été bien plus impudique, s'éterniser sur d'autres réalités bien plus crues à évoquer et à lire. Il n'en est rien: il se borne à en suggérer quelques exemples qu'il confie à l'imagination du lecteur et il en passe: «Ils m'achèveraient peut-être? D'un coup de couteau? Ils arrachaient parfois les mains, les yeux et le reste... On racontait bien des choses à ce propos et des pas drôles! Qui sait?...» [p. 44]. Comme l'écrit René Jacob en 1915, les scènes qui se présentent à ses yeux sont intenables, impossibles à décrire dans leur outrance tragique:

Comment décrire? Quels mots prendre? […] Des cadavres allemands, ici, sur le bord de la route, là dans les ravins et les champs, des cadavres noirâtres, verdâtres, décomposés, autour desquels sous le soleil de septembre, bourdonnent des essaims de mouches; des cadavres d'hommes qui ont gardé des pauses étranges, les genoux pliés en l'air ou le bras appuyé au talus de la tranchée; des cadavres de chevaux, plus douloureux encore que des cadavres d'hommes, avec des entrailles répandues sur le sol; des cadavres qu'on recouvre de chaux ou de paille, de terre ou de sable, et qu'on calcine ou qu'on enterre. Une odeur effroyable, une odeur de charnier, monte de toute cette•pourriture [56].

Les choses étant ce qu'elles sont, quelle est la réaction du héros du roman? D'abord, il pense à une erreur colossale, il espère qu'une lettre du général des Entrayes – nomen omen- annoncera bientôt le cessez le feu:

Le colonel ne bronchait toujours pas, je le regardais recevoir, sur le talus, des petites lettres du général qu'il déchirait ensuite menu, les ayant lues sans hâte, entre les balles. Dans aucune d'elles, il n'y avait donc l'ordre d'arrêter net cette abomination? On ne lui disait donc pas d'en haut qu'il y avait méprise? Abominable erreur? Maldonne? Qu'on s'était trompé? Que c'était des manœuvres pour rire qu'on avait voulu faire, et pas des assassinats! Mais non! "Continuez, colonel, vous êtes dans la bonne voie !" Voilà sans doute ce que lui écrivait le général des Entrayes, de la division, notre chef à tous [p. 19].

Mais non, il n'y a aucune erreur, et pourtant, devant le carnage inévitable, la réaction naturelle serait de prendre la fuite: «plus encore j'avais envie de m'en aller, énormément, absolument, tellement tout cela m'apparaissait soudain comme l'effet d'une formidable erreur. "Dans une histoire pareille, il n'y a rien à faire, il n'y a qu'à foutre le camp?, que je me disais, après tout...» [p. 17]. Aussi refuse-t-il l'idée de sa propre mort en guerre, la mort qu'on lui offre, de future «gueule cassée» dans la boue des Flandres et qu'il connaît de près:

Je préférais la mienne de mort, tardive... Dans vingt ans... Trente ans... Peut-être davantage, à celle qu'on me voulait de suite, à bouffer de la boue des Flandres, à pleine bouche, plus que la bouche même, fendue jusqu'aux oreilles, par un éclat. On a bien le droit d'avoir une opinion sur sa propre mort [p. 25].

Par conséquent son choix sera le moins pudique possible – ou le plus hardi si l'on change de perspective – l'aveu de la peur et le choix de la lâcheté. Dès le début, d'ailleurs, le mot «lâche» se glisse dans son esprit: ferait-il exception parmi des millions de «fous héroïques»? «Serais-je donc le seul lâche sur la terre? pensais-je. Et avec quel effroi!... Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu'aux cheveux?» [p. 18]. Quand il lui faut chercher son régiment à Barbagny, Ferdinand s'interroge encore une fois sur lui-même et se définit par la négative, il n'est pas brave et n'a aucun intérêt à retrouver le village fantomatique: «Et moi qui n'étais point brave et qui ne voyais pas du tout pourquoi je l'aurais été brave, j'avais évidemment encore moins envie que personne de retrouver son Barbagny» [p. 29].
Plus tard, lors de sa reconnaissance nocturne vers Noirceur-sur-la-Lys, il parle sans ambages de «peur» à propos de lui-même – «J'avais tout, pour moi tout seul, ce soir-là. J'étais propriétaire enfin, de la lune, du village, d'une peur énorme» [p. 44] – et également à propos de ses camarades: «La nuit, dont on avait eu si peur dans les premiers temps, en devenait par comparaison assez douce. Nous finissions par l'attendre, la désirer la nuit. On nous tirait dessus moins facilement la nuit que le jour. Et il n'y avait plus que cette différence qui comptait» [p. 39].
Enfin il prend conscience du bien-fondé de son refus net de participer à la guerre – «Je n'étais point très sage pour ma part, mais devenu assez pratique cependant pour être lâche définitivement» [p. 42] – et, face aux accusations méprisantes de sa maîtresse Lola, il revendique haut et fort son droit à la lâcheté et à la vie:

– Oh ! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand ! Vous êtes répugnant comme un rat... | – Oui, tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu'il y a dedans... Je ne la déplore pas moi... Je ne me résigne pas moi... Je ne pleurniche pas dessus moi... Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu'elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c'est eux qui ont tort, Lola, et c'est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir [p. 73].

Non seulement il acclame les fous et les lâches, mais il accule Lola contre son insouciance, il lui reproche son oubli des soldats du passé et son ingratitude vis-à-vis de leur sacrifice inutile:

– Alors vivent les fous et les lâches! Ou plutôt survivent les fous et les lâches! Vous souvenez-vous d'un seul nom par exemple, Lola, d'un de ces soldats tués pendant la guerre de Cent Ans?... Avez-vous jamais cherché à en connaître un seul de ces noms?... Non, n'est-ce pas?... Vous n'avez jamais cherché? Ils vous sont aussi anonymes, indifférents et plus inconnus que le dernier atome de ce presse-papier devant nous, que votre crotte du matin... Voyez donc bien qu'ils sont morts pour rien, Lola [p. 74].

A partir de ce moment-là, tout moyen lui semble bon pour échapper à «l'étripade» [p. 131]: il pourrait être fait prisonnier – «Il doit y avoir des bons trucs aussi, que je me disais encore, pour se faire faire prisonnier !...» [p. 23] – déserter – «je me suis découvert une sorte d'audace, déserteuse il est vrai, mais insoupçonnée» [p. 44] – , ou se rendre à l'ennemi comme Robinson le suggère:

«Comment que tu vas faire?» | Ça m'intéressait soudain, plus que tout, son projet, comment qu'il allait s'y prendre lui pour réussir à se faire paumer? | « J'sais pas encore... | – Comment que t'as fait toujours pour te débiner?... C'est pas facile de se faire paumer! | – J' m'en fous, j'irai me donner. | – T'as donc peur? | – J'ai peur et puis je trouve ça con, si tu veux mon avis, j'm'en fous des Allemands moi, ils m'ont rien fait...» [p. 48].

Comme nous venons de l'illustrer, la pudeur perce quand le personnage-narrateur célinien parle de la mort truculente et scandaleuse en guerre et elle se tourne en impudeur – ou en hardiesse – quand il fait l'aveu de sa propre peur et qu'il revendique son choix raisonné, mais historiquement inavouable, de la lâ-cheté.


4. Les «jours mercantiles»


L'antithèse soldats-civils ou soldats-embusqués, front-arrière, se déclare bientôt après l'enrôlement de Bardamu Place Clichy. Après l'euphorie du départ du peloton, les fleurs et les cris d'admiration se font de plus en plus rares, les civils évacuent la place, reculent insensiblement et abandonnent les soldats piégés à leurs sorts:

Alors on a marché longtemps. Y en avait plus qu'il y en avait encore des rues, et puis dedans des civils et leurs femmes qui nous poussaient des encouragements, et qui lançaient des fleurs, des terrasses, devant les gares, des pleines églises. Il y en avait des patriotes ! Et puis il s'est mis à y en avoir moins des patriotes... La pluie, est tombée, et puis encore de moins en moins et puis plus du tout d'encouragements, plus un seul, sur la route. […] J'allais m'en aller. Mais trop tard! Ils avaient refermé la porte en douce derrière nous les civils. On était faits, comme des rats [pp. 14-15].

Cette opposition s'impose décidément quand la guerre s'enlise dans une durée imprévue. Les soldats eux-mêmes s'en rendent compte douloureusement dans leurs lettres aux familles:

Que veux-tu, j'ai constaté, comme tous mes camarades du reste, que ces deux ans de guerre avaient amené petit à petit, chez la population civile, l'égoïsme et l'indifférence et que nous autres combattants nous étions presque oubliés […] quelques-uns se sont montrés franchement indifférents, d'autres sous le couvert d'un accueil que l'on essayait de faire croire chaleureux, m'ont presque laissé comprendre qu'ils étaient étonnés que je ne sois pas encore tué [57].

Ferdinand ne manque pas de remarquer le même phénomène à propos de Lola: «Lola, après tout, ne faisait que divaguer de bonheur et d'optimisme, comme tous les gens qui sont du bon côté de la vie, celui des privilèges, de la santé, de la sécurité et qui en ont encore pour longtemps à vivre» [p. 59]; il la considère comme «une charmante embusquée, la Lola, à l'envers de la guerre, à l'envers de la vie» [p. 62].
Si la perspective de la mort ne favorise pas l'héroïsme au front, elle «n'est pas utile aux bonnes mœurs» [58] à l'arrière non plus [59]. Voilà ce que Henri Aimé Gauthé dénonce dans la lettre qui suit: d'un côté il y a celui qui, exposé à tous les dangers, porte la guerre tel un bourriquet, et à ses côtés des milliers de victimes; de l'autre, il y a ceux qui tirent avantage du conflit et qui s'en donnent à cœur joie sous le couvert de la censure et d'un déluge de paroles haut sonnantes:

Chaque putain de guerre représente les mille douleurs de celui qui la porte, mille morts de ceux que le combat a fauchés, et les mille jouissances des ventres et des bas-ventres de l'arrière. Voilà ce qu'elle crie cette putain de guerre: Celui qui me porte est un naïf qui croit que les mots cachent des idées, que les idées feront du bonheur, et qui n'a pas vu quelles bacchanales son dévouement permettait derrière le mur formidable des discours, des proclamations, des compliments et de la censure [60].

Bardamu s'en rend compte pendant ses permissions à Paris: l'immoralité triomphe, les gens qui y résident encore sont des femmes esseulées par la levée de la population mâle active – et partant infidèles à leurs époux – et des hommes âgés qui, n'ayant pas été rappelés sous les drapeaux, passent leur temps à vociférer, à courir le jupon et surtout à s'enrichir:

Pour être bien vus et considérés, il a fallu se dépêcher dare-dare de devenir bien copains avec les civils parce qu'eux, à l'arrière, ils devenaient à mesure que la guerre avançait, de plus en plus vicieux. Tout de suite j'ai compris ça en rentrant à Paris et aussi que leurs femmes avaient le feu au derrière, et les vieux des gueules grandes comme ça, et les mains partout, aux culs, aux poches [p. 55] [61].

C'est le cas de M. Roger Puta, le bijoutier de la Madeleine, chez qui Ferdinand a travaillé dans le passé, et qui pêche scandaleusement en eau trouble, méritant ainsi le sarcasme du narrateur: «il se rendait Puta, des plus utiles, en fournissant les bijoux du Ministère. Le haut personnel spéculait fort heureusement sur les marchés conclus et à conclure. Plus on avançait dans la guerre et plus on avait besoin de bijoux» [p. 113]; et encore, «M. Puta progressait de façon surprenante au point de vue militaire, de réformes temporaires en sursis définitifs. Bientôt il fut tout à fait libéré après on ne sait combien de visites médicales opportunes» [p. 114].
En temps de guerre celui qui a de vieilles connaissances a intérêt à les solliciter et à les mettre à profit: le bijoutier de la Madeleine poursuit donc ses spéculations éhontées avec le Ministère et, réciproquement, Ferdinand tombe d'accord avec son ami Jean Voireuse pour aller voir leur ancien patron, M. Puta justement, dans le but de lui demander de l'argent. L'accueil n'est pas enthousiaste, le bijoutier ne dissimule pas un certain embarras, il joue d'abord le consolateur – « Tiens! Ah! vous voilà vous autres! s'étonna un peu de nous voir M. Puta. Je suis bien content quand même! Entrez! Vous, Voireuse, vous avez bonne mine! Ça va bien! Mais vous, Bardamu, vous avez l'air malade, mon garçon! Enfin! vous êtes jeune! Ça reviendra!» [p. 115] – et passe ensuite à chanter les louanges des soldats, de leur vie en plein air et de leurs exploits guerriers supposés, dignes de passer à l'Histoire, et à plaindre la rudesse de la vie de tranchée:

«Vous en avez de la veine, malgré tout, vous autres! on peut dire ce que l'on voudra, vous vivez des heures magnifiques, hein? là-haut? Et à l'air! C'est de l'Histoire ça mes amis, ou je m'y connais pas! Et quelle Histoire!» | On ne répondait rien à M. Puta, on le laissait dire tout ce qu'il voulait avant de le taper... Alors, il continuait: | «Ah ! c'est dur, j'en conviens, les tranchées!... C'est vrai!» [pp. 115-116].

Sans toutefois oublier de revenir – outrageusement – sur son propre sort, il voudrait presque qu'on s'apitoie sur lui – «Mais c'est joliment dur ici aussi, vous savez!... Vous avez été blessés, hein vous autres? Moi, je suis éreinté […] Crevé!» [p. 116] – et il finit par les congédier rapidement:

«Je ne vous retiens plus, mes amis, nous fit M. Puta soucieux d'éliminer Jean au plus tôt du magasin. Et bonne santé surtout! Je ne vous demande pas d'où vous venez! Eh non! Défense Nationale avant tout, c'est mon avis! | À ces mots de Défense Nationale, il se fit tout à fait sérieux, Puta, comme lorsqu'il rendait la monnaie... Ainsi on nous congédiait. Mme Puta nous remit vingt francs à chacun en partant [ibid.].

Bien évidemment la corruption généralisée contraste avec les proclamations officielles réitérées sur la nécessité de refouler l'envahisseur prussien du territoire belge et alsacien. A l'apparence, il serait presque impossible de continuer à vivre, cependant les civils – réservistes, embusqués et autres – vaquent à leurs affaires:

Il paraît qu'on ne pouvait plus dormir tant que la pauvre Belgique et l'innocente petite Alsace n'auraient pas été arrachées au joug germanique. C'était une obsession qui empêchait, nous affirmait-on, les meilleurs d'entre nous de respirer, de manger, de copuler. Ça n'avait pas l'air tout de même de les empêcher de faire des affaires les survivants. Le moral était bon à l'arrière, on pouvait le dire [p. 93].

Dans ce contexte de cynisme effréné, on va plus loin que l'élaboration pure et simple du deuil: comme cela est normal, tout rentre dans un nouvel ordre, mais on s'accommode de tout, des héritages des soldats morts, ainsi que des décorations qui entretiennent l'esprit patriotique dans les pratiques rituelles:

On héritait des combattants à l'arrière, on avait vite appris la gloire et les bonnes façons de la supporter courageusement et sans douleur. | Les mères, tantôt infirmières, tantôt martyres, ne quittaient plus leurs longs voiles sombres, non plus que le petit diplôme que le Ministre leur faisait remettre à temps par l'employé de la Mairie. En somme, les choses s'organisaient [p. 55].

Même les blessés, qui détonnent par leur présence négligée et douloureuse dans cette situation de plasticité sociale, sont mis à profit et par les délateurs et par les bénévoles. Deux épisodes sont très éloquents. Dans le premier on évoque les quêtes pour les victimes de la guerre et les risques de détournements de fonds: «Les blessés de plus en plus nombreux clopinaient à travers les rues, souvent débraillés. À leur bénéfice il s'organisait des quêtes, "Journées" pour ceux-ci, pour ceux-là, et surtout pour les organisateurs des "Journées"» [p. 61].
Dans le second, Ferdinand relate les affaires louches de la concierge du lycée d'Issy-les-Moulineaux qui héberge les cas «douteux», «les blessés troubles» [p. 69], c'est-à-dire les soldats «dont l'idéal patriotique [est] simplement compromis» [ibid.] et qu'on soupçonne de simulation. Cette «vicieuse» fait coup double: elle gagne une première fois en vendant des fruits, des sucreries et «du plaisir» aux malades et ensuite elle les dénonce au Médecin-chef, qui les signale au Conseil de guerre [62]:

Près de la grille, à l'entrée, dans son petit pavillon, demeurait la concierge, celle qui nous vendait des sucres d'orge et des oranges et ce qu'il fallait en même temps pour se recoudre des boutons. Elle nous vendait encore en plus, du plaisir. Pour les officiers, c'était dix francs, le plaisir. Tout le monde pouvait en avoir. Seulement en se méfiant des confidences qu'on lui faisait trop aisément dans ces moments-là. Elles pouvaient coûter cher ces expansions. Ce qu'on lui confiait, elle le répétait au médecin-chef, et ça vous passait au dossier pour le Conseil de guerre [p. 70].

On la tient pour responsable de l'exécution de deux soldats qui ont simulé l'hystérie – on ne parlait pas encore de troubles nerveux ou psychiques de guerre [63] – pour ne pas remonter au front et elle propose au héros le livret d'un père de famille décédé qui pourrait lui assurer des bénéfices à l'arrière:

Il semblait bien prouvé qu'elle avait ainsi fait fusiller, à coups de confidences, un brigadier de Spahis qui n'avait pas vingt ans, plus un réserviste du Génie qui avait avalé des clous pour se donner mal à l'estomac et puis encore un autre hystérique, celui qui lui avait raconté comment il préparait ses crises de paralysie au front... Moi, pour me tâter, elle me proposa certain soir le livret d'un père de famille de six enfants, qu'était mort qu'elle disait, et que ça pouvait me servir, à cause des affectations de l'arrière. En somme, c'était une vicieuse [ibid.].

Après la tentative avortée de «taper» M. Puta, Jean Voireuse persuade Ferdinand de l'accompagner chez les parents d'un soldat mort dans l'espoir d'obtenir de l'argent d'eux. Il suffira de profiter, comme il le fait toutes les semaines, de la souffrance et de la fragilité autrui en parlant de la victime:

– Viens, qu'il me dit, chez la mère d'un copain qui est mort pendant qu'on était dans la Meuse, j'y vais moi tous les huit jours, chez ses parents, pour leur raconteur comment qu'il est mort leur fieu... C'est des gens riches... Elle me donne dans les cent francs à chaque fois, sa mère... Ça leur fait plaisir qu'ils disent... Alors tu comprends... | – Qu'est-ce que j'irai y faire moi, chez eux ? Qu'est-ce que je dirai moi à la mère? | – Eh bien tu lui diras que tu l'as vu, toi aussi... Elle te donnera cent francs à toi aussi... C'est des vrais gens riches ça ! Je te dis ! Et qui sont pas comme ce mufle de Puta... Y regardent pas eux... | – Je veux bien, mais elle va pas me demander des détails, t'es sûr ?... Parce que je l'ai pas connu moi, son fils hein... Je nagerais moi si elle en demandait… | – Non, non, ça fait rien, tu diras tout comme moi... Tu feras : Oui, oui... T'en fais pas ! Elle a du chagrin, tu comprends, cette femme-là, et du moment alors qu'on lui parle de son fils, elle est contente... C'est rien que ça qu'elle demande... N'importe quoi... C'est pas durillon... | Je parvenais mal à me décider, mais j'avais bien envie des cent francs qui me paraissaient exceptionnellement faciles à obtenir et comme providentiels [p. 117].

Certes Ferdinand hésite un instant, il s'enquiert des détails de la mort du soldat – mort par obus qui équivaut à la disparition totale du corps, à son effacement, événement impensable pour quiconque n'y a pas assisté et d'autant plus pour une mère qui préfère l'euphémisme «disparu» –, mais finalement il ne bronche pas, il accepte l'aubaine inespérée, en dépit de son immoralité patente:

Je dirai comme toi, c'est tout... Comment qu'il est mort d'abord le gars? | – Il a pris un obus en pleine poire, mon vieux, et puis pas un petit, à Garance que ça s'appelait... dans la Meuse sur le bord d'une rivière... On en a pas retrouvé "ça? du gars, mon vieux ! C'était plus qu'un souvenir, quoi… Et pourtant, tu sais, il était grand, et bien balancé, le gars, et fort, et sportif, mais contre un obus hein ? Pas de résistance ! | – C'est vrai! | – Nettoyé, je te dis qu'il a été... Sa mère, elle a encore du mal à croire ça au jour d'aujourd'hui ! J'ai beau y dire et y redire... Elle veut qu'il soye seulement disparu... C'est pas de sa faute, elle en a jamais vu, elle, d'obus, elle peut pas comprendre qu'on foute le camp dans l'air comme ça, comme un pet, et puis que ça soye fini, surtout que c'est son fils... | – Évidemment! [pp. 117-118]

Quelle impudeur que la violation de l'intimité d'une famille endeuillée! Que la profanation marchande du souvenir d'un camarade d'armes, «d'un frère de misère» [64], par les détails cruels égrenés sans ciller – «Il a pris un obus en pleine poire, mon vieux, et puis pas un petit» –, par le geste éloquent – «On en a pas retrouvé "ça" du gars» –, par le bilan final atroce: «C'était plus qu'un souvenir, quoi… […] – Nettoyé!»
Mais il y a pire que le manque de solidarité de la part d'un camarade, et que la froideur des constatations succinctes de Ferdinand – «c'est vrai», «évidemment» – : même les liens les plus sacrés de l'humanité faiblissent devant l'âpreté au gain. Ferdinand le découvre quand il demande du vin dans une ferme qui a subi une attaque de la part des Allemands. La famille entière est en train de veiller le corps d'un garçonnet tué; or on interrompt les prières et les pleurs pour passer de la réticence au marchandage abject sur une bouteille de vin:

Sa mère, elle, pleurait fort, à côté, à genoux, le père aussi. Et puis, ils se mirent à gémir encore tous ensemble. Mais j'avais bien soif. | «Vous n'avez pas une bouteille de vin à me vendre? que je demandai. | – Faut vous adresser à la mère... Elle sait peut-être s'il y en a encore... Les Allemands nous en ont pris beaucoup tantôt...» | Et alors, elles se mirent à discuter ensemble à la suite de ma demande et tout bas. | – « Y en a plus! qu'elle revint m'annoncer, la fille, les Allemands ont tout pris... Pourtant on leur en avait donné de nous-mêmes et beaucoup... | – Ah oui, alors, qu'ils en ont bu! que remarqua la mère, qui s'était arrêtée de pleurer, du coup. Ils aiment ça... | – Et plus de cent bouteilles, sûrement, ajouta le père toujours à genoux lui... | – Y en a plus une seule alors? insistai-je, espérant encore, tellement j'avais grand-soif, et surtout de vin blanc, bien amer, celui qui réveille un peu. J'veux bien payer... | – Y en a plus que du très bon. Y vaut cinq francs la bouteille... consentit alors la mère. | – C'est bien! » Et j'ai sorti mes cinq francs de ma poche, une grosse pièce. | «Va en chercher une!» lui commanda-t-elle tout doucement à la sœur. | La sœur prit la bougie et remonta un litre de la cachette un instant plus tard [pp. 45-46].

La transaction commerciale sur une bouteille de vin, usuelle en temps de paix, est d'une impudeur colossale qui tient de l'obscénité dans le contexte de la veillée funèbre que nous venons de citer. La réaction de Ferdinand face à cette expérience est spéculaire au comportement des survivants de la famille; non seulement elle est dénuée d'empathie, mais elle se charge de haine et d'instincts meurtriers: «J'étais pas content d'avoir donné mes cent sous. Il y avait ces cent sous entre nous. Ça suffit pour haïr, cent sous, et désirer qu'ils en crèvent tous. Pas d'amour à perdre dans ce monde, tant qu'il y aura cent sous» [p. 46].


Conclusion


Nous arrivons au bout de notre analyse. Nous sommes partie d'une question vaste – Céline est-il pudique ou impudique dans son premier roman? – que nous avons synthétisée dans le titre de notre contribution, Pudeur et impudeur dans "Voyage au bout de la nuit? de Louis-Ferdinand Céline.
Nous avons commencé par interroger la notion de «pudeur» à notre époque pour la confronter, dans la mesure où cela était possible, avec celle qui était répandue à l'époque de la parution du Voyage grâce à l'étude du dossier de presse constitué par André Derval.
Nous avons reconstitué brièvement la genèse du roman dans le but de rappeler sa nature d'œuvre fictionnelle à base largement autobiographique motivée par l'expérience matricielle de la guerre. A partir de ce thème structurant l'ouvrage, nous avons proposé à l'attention du lecteur une sélection d'exemples où Céline aborde trois motifs qui ont tous partie liée avec celui, fondateur, de la Grande Guerre et qui constituent en quelque sorte les volets d'un triptyque où la pudeur ou l'impudeur se manifestent.
Loin de correspondre aux images exaltantes que l'Histoire officielle nous a léguées, la Grande Guerre n'est qu'une ignoble «boucherie néronienne», scandaleuse et impudique en elle-même et à laquelle l'homme commun peut réagir de différentes manières. Le personnage-narrateur Ferdinand Bardamu fera un choix fort impudique, celui de la lâcheté, et pour cause, et dénoncera les actes impudiques d'une bonne partie de la population civile qui s'est livrée aux «jours mercantiles» et qui a collaboré d'une manière ou d'une autre avec la «vacherie» universelle et avec la mort.
Contrairement à l'opinion de certains critiques, et contrairement à nos attentes également, Céline n'est pas si impudique qu'on pourrait le croire, au contraire; et la confrontation avec des auteurs comme Henri Barbusse et Max Deauville nous a été très utile pour apprécier ce qu'il en est. Un exemple sur tous est celui du traitement du motif de la mort violente en guerre, plus truculent chez les premiers, beaucoup plus sobre chez le second.
Dans notre prémisse nous suggérions que la pudeur est une question d'exposition au regard, et cette question est allée se précisant au cours de notre recherche. La pudeur implique manifestement deux pôles, l'objet regardé et le sujet regardant. Elle est inhérente en partie à l'objet exposé qui, par son excès, par sa démesure, saute aux yeux de celui qui voit; et en partie au regard de celui-ci, qui peut se dérober ou inversement s'attarder à regarder plus ou moins complaisamment.
Le témoin regardant, dans notre cas, c'est le témoin d'une fiction à base autobiographique, il est coresponsable, pour ainsi dire, avec ce qu'il décrit et il jouit d'un statut ambigu: Ferdinand Bardamu, personnage-narrateur et sans doute alter-ego de Louis-Ferdinand Céline, a vu le pire de l'humanité en action et n'a voulu ni se soustraire à la vision apocalyptique de la Grande Guerre ni à son devoir de raconter le mal. Il le fait selon diverses stratégies discursives: il décrit sobrement, par exemple, la mort par obus du colonel et de son cavalier; il glisse pudiquement sur les réalités les plus inavouables comme les crimes qu'on attribue aux Prussiens – «Ils arrachaient parfois les mains, les yeux et le reste...» – , ou bien il rapporte les discours et les agissements ignobles d'autres personnages qui livrent les mobiles indécents de leurs actions: c'est le cas de Jean Voireuse et de M. Puta, de la concierge du lycée d'Issy-les-Moulineaux et de la famille du garçonnet tué par les Allemands.
A toute époque, hélas, il y a le risque d'une nouvelle mythisation de la guerre; voilà pourquoi des auteurs comme Céline ou encore Max Deauville, mettent en garde les générations futures contre un engouement dénué de raison – et partant criminel – pour les conflits:

Et nous qui avons vu la guerre telle qu'elle est, laide et inintéressante, ne conservons-nous pas l'idée que les combats des armées napoléoniennes devaient être grandioses? Nous ne les croyons tels que parce que ceux qui y ont assisté ont permis à ceux qui ne les ont pas vus, de dire qu'il en était ainsi. […] Prenons garde, autour de nous se lève la phalange redoutable des imposteurs, et si par malheur quelqu'un d'entre eux a du génie, il fera naître chez nos descendants le désir de revivre une époque semblable à la nôtre. Il les y précipitera [65].

Comme le dit Pierre Lainé, sans doute,

[d]e Voyage au bout de la nuit à Rigodon, les livres de Céline constituent[-ils] un inventaire parfois fastidieux mais pertinent de tous les écroulements que l'écrivain contemple en spectateur halluciné, dénonciateur effaré […] Céline ne nous épargne rien. Il faut entendre cette voix rauque qui dit l'indicible, écouter ce cri jusqu'au bout, quoi qu'il en coûte parfois […]. Ce cri, tantôt hurlement, tantôt jérémiade, surgit du fond des plus sinistres angoisses et s'adresse à nous comme une exhortation. Le cri de Céline est un cri de moraliste, celui d'un homme lucide et debout, malgré les apparences [66].

Néanmoins, face à l'énormité de l'expérience vécue au front, qui dépasse les limites de la compréhension humaine et de la crédibilité – «Et puis il s'est passé des choses et encore des choses, qu'il est pas facile de raconter à présent, à cause que ceux d'aujourd'hui ne les comprendraient déjà plus» [p. 54] – Céline ne veut pas courir le risque de céder à la force de l'oubli, par conséquent il assume le devoir existentiel de la mémoire et du témoignage:

La grande défaite, en tout, c'est d'oublier, et surtout ce qui vous a fait crever, et de crever sans comprendre jamais jusqu'à quel point les hommes sont vaches. Quand on sera au bord du trou faudra pas faire les malins nous autres, mais faudra pas oublier non plus, faudra raconter tout sans changer un mot, de ce qu'on a vu de plus vicieux chez les hommes et puis poser sa chique et puis descendre. Ça suffit comme boulot pour une vie tout entière [p. 31].

Pubblicato il 12/11/2013
Note:


[1] Paris, Gallimard, 2006. Sauf indication contraire, nous citerons toujours cette édition et nous nous bornerons à indiquer, entre crochets, le numéro de la page de référence.

[2] A. Rauch, Parer, paraître, apparaître. Histoires de la présence corporelle, «Ethnologie française», nouvelle série, XIX, 1989, 2, p. 149.

[3] D. Vasse, Un monde sans pudeur?, «Études. Revue de culture contemporaine», 2002, 2, p. 198 (consulté le 06/05/2013), majuscules de l'auteur.

[4] Ibid.

[5] G. Klein, Écrasé par un métro. Photo à la Une (NY Post) (visité le 17/05/2013): «À Manhattan, un homme pousse un passager sur les rails du métro. La rame arrive, il va se faire écraser, un photographe du New York Post prend la photo que le journal publie hier à la Une. Polémique. Le journal se justifie aujourd'hui».

[6] A. Derval, Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline. Critiques 1932-1935, Paris, IMEC-10/18, 2005.

[7] R. Kemp, sans titre, «La Liberté», 28 novembre 1932; cfr. ibidem, p. 67.

[8] R. de Planhol, Autour de Bardamu, «La Nouvelle Lanterne», janvier 1933; cfr. ibidem, p. 182.

[9] A. Thibaudet, De Magny à Drouant, «La Dépêche», 24 janvier 1933; cfr. ibidem, p. 226.

[10] J. Kristeva, Douleur/Horreur, in Pouvoirs de l'horreur, Paris, Seuil, 1980, p. 173.

[11] Ead., Ces femelles qui nous gâchent l'infini…, ibid., p. 187.

[12] Ch. Bernard, sans titre, «La Nation belge», 2 janvier 1933; in A. Derval, Voyage au bout…, cit., p. 200.

[13] Cfr., entre autres, C. Vigneau-Rouayrenc, Recherches sur le langage populaire et argotique dans le roman français de 1914 à 1939, «L'Information Grammaticale», 1990, 47, pp. 44-46, DOI 10.3406/igram.1990.1930 (consulté le 09/07/2013); et Ch. Sautermeister, Céline vociférant ou l'art de l'injure, Paris, Société d'études céliniennes, 2003.

[14] E. Tanty, 28 janvier 1915, in J.-P. Guéno, Y. Laplume, Paroles de Poilus. Lettres et carnets du front 1914-1918, Paris, Radio France, Les Locales, 2000, p. 112.

[15] L.-F. Céline, Lettres à Joseph Garcin (1929-1938), réunies et présentées par P. Lainé, Paris, Écri-ture, 20092, p. 16.

[16] Ibid., pp. 21-22; italique de l'auteur.

[17] Ibid., p. 20.

[18] Ibid., p. 16.

[19] A. Bach, La mort en 1914-1918, «Revue historique des armées», 2010, 259, p. 23 (consulté le 23/01/2013).

[20] M. Maréchal, 27 septembre 1914, in J.-P. Guéno, Y. Laplume, Paroles de Poilus, cit., pp. 44-45.

[21] A. Bach, La mort en 1914-1918, cit., p. 23.

[22] E. Desbois, Vivement la guerre qu'on se tue!, «Terrain», 1992, 19, p. 7, DOI 10.4000/terrain.3046 (consulté le 05/06/2013).

[23] Ibid.

[24] Ibid.

[25] Ibid.

[26] Cfr. S. Branca-Rosoff, Conventions d'écriture dans la correspondance des soldats, «Mots», 1990, 24, p. 30, DOI 10.3406/mots.1990.1535: «Boche n'était […] un mot péjoratif que parce qu'il traînait derrière lui toute la mémoire des discours violents de la propagande, tous les jugements de valeur appliqués aux ennemis de la patrie» (consulté le 17/07/2013).

[27] M.A. Martin-Laval (médecin auxiliaire), le 22 février 1915, in J.-P. Guéno, Y. Laplume, Paroles de Poilus, cit., p. 25.

[28] M. Deauville, La boue des Flandres et autres récits de la Grande Guerre, lecture et choix de textes de P. Schoentjes, Loverval, Labor, 2006, p. 221.

[29] Ibid., p. 193.

[30] M. Lanson, juillet 1915, in J.-P. Guéno, Y. Laplume, Paroles de Poilus, cit., p. 63.

[31] M. Deauville, La boue des Flandres, cit., p. 201.

[32] Ibid., p. 268.

[33] Comme le précise J.-N. Jeanneney, Les Archives des Commissions de Contrôle postal aux Armées (1916-1918). Une source précieuse pour l'histoire contemporaine de l'opinion et des mentalités, «Revue d'histoire moderne et contemporaine», XV, 1968, 1, p. 216: «[c]ette pudeur du combattant […] [est] faite à la fois de la crainte d'inquiéter, de la volonté de ne pas nourrir les bravades de l'arrière, de l'impossibilité d'exprimer ce qu'on a vu et ressenti par des mots, cette pudeur affleure à mainte reprise dans la correspondance de guerre» (consulté le 23/01/2013).

[34] Comme le rappelle J. Horne, Entre expérience et mémoire : les soldats français de la Grande Guerre, «Annales. Histoire, Sciences Sociales», LX, 2005, 5, p. 905: «l'armée sondait le courrier de la troupe, surtout à partir de 1916, afin de surveiller son moral» (consulté le 21/01/2013). M. Porte, Des millions de cadavres dans les placards, «Topique», LXXXI, 2002, 4, p. 10 (DOI 10.3917/top.081.0007, consulté le 23/01/2013), en revanche, s'interroge sur «la question essentielle du consentement de millions d'Européens et d'Occidentaux entre 1914 et 1918 [qui] est restée occultée», et sur «le trouble dans la transmission des événements et les refoulements, dénis ou rejets» qui ont frappé ces sujets (italique de l'auteur).

[35] M. Deauville, La boue des Flandres, cit., p. 268.

[36] La comparaison avec la chasse à courre n'est pas anodine car elle sous-entend l'animalisation de l'adversaire. Comme l'affirme A. Loez, L'œil du chasseur. Violence de guerre et sensibilité en 1914-1918, «Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques», 2003, 31, DOI: 10.4000/ccrh.303: «[l]a chasse a, depuis longtemps, partie liée avec la guerre. L'assimilation de l'ennemi à un animal, de l'animal à un ennemi, le combat conçu comme révélateur de force virile, sont des éléments qui trouvent leur place jusque dans la guerre moderne» (consulté le 09/07/2013).

[37] En envoyant son manuscrit aux éditions de la NRF, «peu avant le 14 avril 1932», Céline présente le résultat de cinq années de travail et le genre auquel il se rattache: «Je vous remets mon manuscrit du Voyage au bout de la nuit (5 ans de boulot). […] un récit romancé […]. Il s'agit d'une manière de symphonie littéraire, émotive, plutôt que d'un véritable roman»; cfr. H. Godard, J-P Louis, Choix de lettres de Céline et de quelques correspondants (1907-1961), Paris, Gallimard, 2009, pp. 306-307.

[38] Comme le dit R. Raus, L'ironie à l'épreuve des textes: vers une définition empirique de cette notion, «Publifarum», 2007, 6, Bouquets pour Hélène: «Le repérage de l'effet ironique se fonde sur un décalage entre le sens attendu, donc l'horizon d'attente du lecteur, et le sens réellement accompli» (consulté le 12/06/2013).

[39] M. Deauville, La boue des Flandres, cit., p. 242.

[40] Ibid., p. 240.

[41] Ibid., p. 295.

[42] H.A. Gauthé, in J.-P. Guéno, Y. Laplume, Paroles de Poilus, cit., p. 14.

[43] M.A. Martin-Laval (médecin auxiliaire), le 22 février 1915; cfr. ibid., p. 23.

[44] M. Deauville, La boue des Flandres., cit., p. 180.

[45] G. Ripoull, septembre 1915; cfr. J.-P. Guéno, Y. Laplume, Paroles de Poilus, cit., p. 37.

[46] E. Sautour, 1er juillet 1915; cfr. ibid., p. 152.

[47] M. Deauville, La boue des Flandres, cit., p. 100.

[48] Ibid., p. 110.

[49] Ibid., p. 118.

[50] Ibid., p. 228.

[51] M. Chapsal, Voyage au bout de la haine... avec Louis-Ferdinand Céline, «L'Express», publié le 14/06/1957, mis à jour le 02/05/2013: «L'Expresse. – Et à votre avis n'y a-t-il personne qui écrive comme vous? Céline. – Si, il y a des gens qui ont fouillassé, dans le même sens, qui ont été sensibles aux mêmes choses. Ça demande un certain raffinement plus que de la brutalité, un raffinement infini et une horrible ténacité. C'est comme si un histologiste ne s'occupait que des colorants. Il y en a. C'est du raffinement histologique. Ils disent: "Qu'il s'agisse d'une cellule de foie ou d'un neurone, peu importe, ce qui m'intéresse, c'est les colorants". Il y avait Paul Morand dans ses débuts, il y avait Barbusse dans "Le Feu", qui ont essayé tout ça. Il y avait Ramuz en Suisse. Ce sont des types qui ont été intéressés par ces problèmes-là» (consulté le 29/05/2013).

[52] H. Barbusse, Le Feu. Journal d'une escouade, Paris, Flammarion, 1916, pp. 230-231.

[53] A. Prost, Les représentations de la guerre dans la culture française de l'entre-deux-guerres, «Vingtième Siècle. Revue d'histoire», XLI, 1994, pp. 23-31, DOI 10.3406/xxs.1994.3263 (consulté le 17/06/2013).

[54] Auxence, le 13 novembre 1915; cfr. J.-P. Guéno, Y. Laplume, Paroles de Poilus, cit., p. 73.

[55] M. Deauville, La boue des Flandres, cit., p. 322.

[56] R. Jacob, 1915, in J.-P. Guéno, Y. Laplume, Paroles de Poilus, cit., pp. 50-51.

[57] G. Biron, 14 juin 1916; cfr. ibid., pp. 104-105.

[58] M. Deauville, La boue des Flandres, cit., p. 278.

[59] Le manque d'espace nous empêche de nous attarder sur les épisodes impudiques de prostitution, de paraphilie, d'avortement et de meurtre et sur les aberrations du colonialisme.

[60] H.A. Gauthé, in J.-P. Guéno-Y. Laplume, Paroles de Poilus…, cit., p. 15.

[61] Nous voudrions attirer l'attention du lecteur sur les synecdoques éloquentes indiquant les parties des corps et du vêtement qui sont concernées par les trafics : le «derrière», «des gueules grandes comme ça», «et les mains partout, aux culs, – aux poches».

[62] Collectif de Recherche International et de Débat sur la Guerre de 1914-1918, Lexique des termes employés en 1914-1918: «Conseil de Guerre. Tribunal militaire prévu par le Code de Justice Militaire de 1857, destiné à juger les crimes et délits commis par des militaires. Il est formé de cinq juges, tous officiers, et ses séances, publiques, durent généralement moins d'une journée. Il existe des Conseils de Guerre d'Armée, de Corps d'Armée, de Division et de Place. Au début de la guerre sont mis en place des Conseils de guerre spéciaux improprement nommés "cours martialesˮ» (consulté le 10/07/2013).

[63] Céline décrit l'une de ces manifestations typiques: «Et puis ce fut tout. Après ça, rien que du feu et puis du bruit avec. Mais alors un de ces bruits comme on ne croirait jamais qu'il en existe. On en a eu tellement plein les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, tout de suite, du bruit, que je croyais bien que c'était fini, que j'étais devenu du feu et du bruit moi-même. Et puis non, le feu est parti, le bruit est resté longtemps dans ma tête, et puis les bras et les jambes qui tremblaient comme si quelqu'un vous les secouait de par-derrière» [p. 22]. Il charge aussi le personnage du Professeur Bestombes d'énoncer une triste vérité sur le rôle de la guerre dans l'essor de la psychanalyse: «– La guerre, voyez-vous, Bardamu, par les moyens incomparables qu'elle nous donne pour éprouver les systèmes nerveux, agit à la manière d'un formidable révélateur de l'Esprit humain! Nous en avons pour des siècles à nous pencher, méditatifs, sur ces révélations pathologiques récentes» [p. 103]. Pour approfondir, on pourra consulter L. Mauran, Troubles nerveux et pithiatisme chez les soldats français, pendant la Grande Guerre, «Histoire des Sciences médicales», XXIX, 1995, 1, pp. 63-69 (consulté le 23/01/2013); A. Becker, Guerre totale et troubles mentaux, «Annales. Histoire, Sciences Sociales», LV, 2000, 1, pp. 135-151 (consulté le 23/01/2013); et S. Delaporte, Le corps et la parole des mutilés de la Grande Guerre, «Guerres mondiales et conflits contemporains», 2002, 1, pp. 5-14, DOI 10.3917/gmcc.205.0005 (consulté le 23/01/2013). Il ne sera peut-être pas oisif de rappeler que la chirurgie réparatrice aussi a tiré profit des blessures de guerre; cfr. N. Guirimand, De la réparation des «gueules cassées» à la «sculpture du visage». La naissance de la chirurgie esthétique en France pendant l'entre-deux-guerres, «Actes de la recherche en sciences sociales», 2005, 1, pp. 72-87, DOI 10.3917/arss.156.0072 (consulté le 23/01/2013).

[64] A. Prost, Les représentations de la guerre…, cit., p. 26.

[65] M. Deauville, La boue des Flandres, cit., p. 322.

[66] P. Lainé, Avant-propos, in Lettres à Joseph Garcin, cit., p. 10.
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